Note de publication : L’article qui suit a été rédigé en juin. Les dates et les références qu’il contient correspondent au moment de sa rédaction.
Le père Youssef Semaan constate à quel point le conflit vide sa ville et menace des décennies de coexistence entre chrétiens et musulmans.
Dans le sud du Liban, la guerre ne se contente pas d’endommager les infrastructures, elle bouleverse aussi profondément les relations sociales des communautés mixtes, où chrétiens et musulmans partagent le quotidien depuis des décennies. C’est le constat du père Youssef Semaan, curé maronite de Kfour, dans un entretien accordé à l’œuvre internationale Aide à l’Église en Détresse (AED).
Le père Youssef Semaan est le curé maronite de Kfour, ville dans le sud du Liban, dans le district de Nabatieh, où chrétiens et musulmans vivent ensemble depuis des générations. Son histoire personnelle est profondément liée à la violence qui a marqué la région. Youssef Semaan est le fils du père maronite Khalil Semaan – dans l’Église maronite, les hommes mariés peuvent être ordonnés prêtres –, qui était originaire de Kfour et a été enlevé le 2 décembre 1987, pendant la guerre civile libanaise, alors qu’il se rendait à la messe. Il est mort en captivité quelques années plus tard.
Son corps a été remis à sa famille en 1991. Cet enlèvement s’inscrivait dans un contexte de fragmentation du pays et de présence de multiples groupes armés dans le sud du Liban. Ce passé n’a pas détourné Youssef Semaan de sa vocation : il a choisi de devenir prêtre dans le sillage de son père et de servir dans le même village, dans un geste d’enracinement et de fidélité, et pour « donner un témoignage de pardon », dit-il.

« Il y a de nombreuses années, j’avais décidé de revenir au village pour témoigner que le pardon était possible. Mais la guerre actuelle détruit peu à peu la confiance. Elle rend la coexistence toujours plus difficile », confie le curé à l’AED.
La communauté chrétienne de Kfour, implantée dans un environnement majoritairement chiite, s’est fortement réduite. Depuis le 2 mars 2026, date marquant une nette intensification du conflit après des tirs de roquettes du Hezbollah depuis le Liban vers le nord d’Israël suivis de frappes israéliennes touchant le sud du Liban et la périphérie de Beyrouth, le village s’est largement vidé de sa composante chrétienne. Sur environ 120 fidèles, seuls une douzaine vivent encore sur place. Les autres ont fui vers Beyrouth ou Saïda, laissant derrière eux maisons, terres et activités agricoles.
« Certains n’avaient pas les moyens de partir. D’autres n’ont pas eu le cœur d’abandonner leur bétail. L’un de nos paroissiens veille encore sur une quarantaine de vaches », explique le prêtre, qui a dû quitter Kfour pour des raisons de sécurité. Il s’est rendu deux fois sur place ces derniers mois et maintient un lien quotidien avec les familles par messages.
Trois maisons de paroissiens détruites
Dans le village, la majorité des habitations reste encore debout, mais de nombreuses maisons ont été endommagées et plusieurs zones ont subi des bombardements. La maison du curé a également été touchée. Encore tout récemment dans la nuit du 3 au 4 juin, un bombardement survenu en pleine nuit a provoqué l’effondrement de trois maisons appartenant à des familles de fidèles de la paroisse.
« Chaque semaine est plus dangereuse que la précédente. La situation est devenue insupportable », explique le père Semaan. Ces derniers jours, la région de Nabatieh a connu une intensification des opérations militaires israéliennes. Les combats autour de la forteresse de Beaufort se sont renforcés après plusieurs jours de violences, augmentant la pression sur les villages environnants et entraînant de nouveaux déplacements de population.
Pour le curé de Kfour, les familles de sa paroisse sont confrontées à un choix difficile : « Rester au risque de perdre la vie ou quitter notre terre sans aucune certitude de retrouver un jour nos maisons et nos biens », résume-t-il à l’AED.
Pourtant, il refuse de céder au désespoir. « Nous gardons l’espérance. Mais elle ne suffit pas seule. Elle a besoin de bases concrètes qui nous permettent de construire et de continuer à vivre. Après tout, nous sommes des êtres humains. »





