Pakistan : aucune justice pour un jeune couple brûlé vif

Douze ans après qu’un couple a été brûlé vif dans un four à briques, la justice n’a toujours pas été faite, dénoncent les évêques du Pakistan

Les évêques affirment que la décision de la Cour suprême fait partie d’un cycle d’injustices à l’égard des victimes de persécutions.

Pakistan, novembre 2014. Shama Bibi, enceinte de quatre mois, et son mari Shahbaz Masih, un couple chrétien réduit au travail forcé dans une briqueterie de Kot Radha Kishan, au Pendjab, sont faussement accusés d’avoir profané le Coran. Une foule les bat sauvagement avant de les brûler vifs dans le four de la briqueterie.

Les évêques du Pakistan ont exprimé leur consternation après la décision de la Cour suprême du pays d’annuler les condamnations de trois hommes reconnus coupables de l’assassinat d’un chrétien et de son épouse enceinte, qui avaient été brûlés vifs après avoir été jetés dans un four à briques.

Dans des déclarations à l’œuvre de charité pontificale Aide à l’Église en Détresse (AED), Mgr Samson Shukardin et Mgr Joseph Indrias Rehmat ont affirmé que la remise en liberté des hommes inculpés pour l’assassinat de Shahzad Masih et Shama Bibi fait partie d’une tendance qui voit la justice être systématiquement niée aux chrétiens et aux autres minorités lorsqu’ils subissent des actes de violence.

La Cour suprême a annulé les condamnations à mort des trois accusés, en prétextant des manques dans les preuves et la faiblesse de l’accusation. La plus haute instance judiciaire du Pakistan est allée plus loin en rejetant également le recours formé par le gouvernement provincial du Pendjab contre l’acquittement de 102 personnes accusées de complicité dans les atrocités commises à l’encontre du jeune couple.

Selon l’accusation, en novembre 2014, à Kot Radha Kishan, localité située au sud de Lahore, une foule, agissant sur la base d’accusations de blasphème, a torturé brutalement Shahzad et Shama avant de les brûler vifs dans un four à briques.

La police a ouvert des enquêtes sur une centaine de suspects. Par la suite, cinq d’entre eux ont été condamnés à mort, avant que deux d’entre eux soient acquittés par la Haute Cour de Lahore. Il restait trois accusés, qui ont à leur tour été acquittés par la Cour suprême le vendredi 10 juillet.

Réagissant à cette décision de justice, Mgr Samson Shukardin, président de la conférence des évêques catholiques du Pakistan et évêque d’Hyderabad, a déclaré : « Shahzad et son épouse Shama, qui était enceinte, ont été jetés vivants dans le feu. Or, quel est le résultat final de tous ces efforts destinés à rendre la justice ? Les gens ont le sentiment qu’ils n’ont pas droit à la parole, que personne ne les écoute. Ils crient pour être entendus. »

De son côté, Mgr Indrias Rehmat, évêque de Faisalabad, a confié ceci à l’AED : « Nous sommes profondément déçus qu’après douze ans, l’histoire se répète. Ceux qui sont le plus soufferts sont ceux qui continuent à subir des discriminations et des humiliations. »

Les deux évêques ont affirmé que la décision de la Cour suprême n’est qu’un des nombreux cas d’injustice contre les chrétiens et les autres minorités. Lorsque surviennent des incidents violents, ont-ils dénoncé, des arrestations rapides ont généralement lieu, mais la majorité des suspects – voire tous – sont ensuite remis en liberté, et ceux qui restent en prison finissent par être libérés une fois les poursuites abandonnées ou les condamnations annulées.

Mgr Rehmat a critiqué de la même manière un jugement rendu le 13 juillet par le Tribunal antiterroriste de Faisalabad qui a condamné un homme à dix ans de prison et a acquitté douze autres personnes accusées d’avoir participé aux émeutes d’août 2023 à Jaranwala, dans la province du Pendjab, lors desquelles 26 églises et plus de 80 habitations de chrétiens ont été attaquées.

L’homme a été déclaré coupable d’avoir utilisé une grue pour provoquer des dommages sur des édifices de l’Église.

Voici ce qu’a affirmé Mgr Rehmat : « On concède toujours le bénéfice du doute à ceux qui ont été accusés d’avoir perpétré les attaques de Jaranwala. »

Prédisant que cet homme serait libéré d’ici quelques années, voire plus tôt, l’évêque a ajouté : « Ceux qui détruisent nos églises, profanent nos Bibles et brûlent nos maisons retrouvent la liberté. En revanche, ceux qui endurent la souffrance et la tragédie ne reçoivent aucune espérance. Ils sont abandonnés. »

Dans un communiqué public de la Commission Nationale (catholique) Justice et Paix (CNJP), Mgr Shukardin a apporté son soutien aux préoccupations exprimées, en dénonçant une « tendance continue à l’impunité pour les auteurs de crimes atroces contre les minorités religieuses. »

Dans des déclarations à l’AED, Mgr Shukardin, qui préside aussi la CNJP, a dénoncé des manquements répétés de la police lors de l’enregistrement des affaires, ce qui fait que les tribunaux ne disposent pas des preuves nécessaires pour traduire les responsables en justice.

« C’est la police qui a la principale responsabilité d’apporter les preuves. Le tribunal tiendra compte de ce que dit la police. La réalité des faits est souvent grave et ces affaires exigent ardemment que justice soit faite, mais les preuves sont insuffisantes », a-t-il affirmé.

L’évêque a en outre souligné que les chrétiens et les autres membres des minorités ont peur de réclamer la justice par peur des représailles. « Ceux qui osent parler mettent aussi leur vie en danger. »

Mgr Shukardin a demandé aux gouvernements occidentaux d’exhorter le Pakistan à garantir la liberté religieuse pour tous. « Si les pays les plus influents du monde exigeaient que justice soit faite, cela ferait une grande différence. Des délégations de ces pays visitent fréquemment Islamabad [la capitale] mais ne parviennent pas à connaître la réalité du terrain. »

Les deux évêques ont remercié l’AED d’avoir mis en lumière la persécution et la discrimination au Pakistan, affirmant que la sensibilisation, notamment en Occident, est fondamentale dans la lutte pour la justice.

Mgr Rehmat a conclu par ces mots adressés à l’œuvre de charité : « Nous sommes confrontés en permanence au défi d’exposer au grand jour ces injustices. Je vous suis reconnaissant de nous avoir consacré quelques minutes pour écouter nos préoccupations. »