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Irak

Discours au Conseil de sécurité des Nations unies

Un partenaire de l’AED, Mgr Bashar Warda, évêque d’Erbil en Irak, a présenté un discours au Conseil de sécurité des Nations unies le 3 décembre dernier. Voici ce qu’il avait à dire aux membres de ce cercle international.

 


Discours de Mgr Bashar Warda Chaldean, Archevêque catholique de l’archidiocèse d’Erbil, région du Kurdistan, Irak

Au Conseil de sécurité de l’ONU, New York

3 décembre 2019

Réunion du Conseil de sécurité concernant la situation en Irak

 

Merci, Madame la Présidente,

 

Quelle est la situation actuelle ?

 

Les manifestations actuelles en Irak démontrent le refus de la majorité des Irakiens de la structure et du gouvernement mises en place dans le pays après 2003. Nous constatons le rejet d’une constitution sectaire qui a divisé l’Irak et l’a empêché de devenir un pays unifié et fonctionnel. Plutôt que d’engendrer l’espoir et la prospérité, la structure gouvernementale actuelle a créé de la corruption et suscité du désespoir, en particulier chez les jeunes Irakiens.

 

Il est très significatif que les manifestations aient été dirigées par de jeunes Irakiens. Ces jeunes ont clairement exprimé le désir que l’Irak soit un pays indépendant de toute ingérence étrangère et qu’il soit un endroit où tous puissent vivre ensemble en tant que citoyens égaux, dans un pays défini par un pluralisme légitime et le respect pour tous.

 

Il est important de comprendre que les chrétiens ont non seulement pris position ouvertement pour les manifestants, mais aussi que les chrétiens et d’autres minorités, y compris les Yazidis, aient été accueilli dans le mouvement par les musulmans irakiens. Ces manifestations démontrent réellement la vraie richesse de l’Irak historique. Cette ouverture à la réconciliation entre tous les Irakiens témoigne d’un véritable espoir de changements positifs dans lesquels un nouveau gouvernement en Irak, si un nouveau gouvernement entre en fonction, sera beaucoup plus favorable à un Irak véritablement multireligieux, avec une pleine citoyenneté pour tous et qui sonnera enfin le glas de cette maladie sectaire qui nous a tous si violemment blessés et dénigrés.

 

En revanche, la non-violence des manifestants ne doit pas être négligée par la communauté internationale. Ces manifestants courageux se sont engagés dans la non-violence dès le début du mouvement, même s’il y a eu des cas quotidiens d’extrême violence à l’encontre des manifestants de la part des milices qui ont continuellement tenté de provoquer la confrontation.

Plus de 400 manifestants innocents ont été assassinés et des milliers d’autres, gravement blessés. Pourtant, les manifestants demeurent non-violents.

 

 

Quels sont les enjeux ?

L’enjeu est de savoir si l’Irak se libérera enfin du traumatisme de Saddam et des 16 dernières années, et ce, pour devenir un pays légitime, indépendant et fonctionnel, ou s’il deviendra une région sans loi permanente, ouverte à des guerres par procuration avec d’autres pays et mouvements et au service des revendications sectaires de ceux qui se trouvent à l’étranger.

 

Si le mouvement de manifestation réussit à créer un nouveau gouvernement muni d’une nouvelle constitution civile qui respecte la diversité de ses religions et de ses cultures et qui n’est pas basé sur la charia, mais plutôt sur les concepts fondamentaux de liberté pour tous, libertés d’ailleurs consacrées par la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigée par l’organisation où nous nous trouvons tous aujourd’hui, alors l’espoir peut encore subsister pour le peuple irakien qui souffre depuis trop longtemps. Le peuple irakien aime son pays malgré tout et il souhaite le récupérer.

 

Si le mouvement de protestation échoue et que la communauté internationale reste les bras croisés en permettant que le meurtre d’innocents se poursuive, l’Irak sombrera probablement bientôt dans une guerre civile qui aura pour effet d’envoyer dans la diaspora de millions de jeunes Irakiens, qui sont pour la plupart chrétiens et yézidis. Lors de la crise et du génocide de 2014, plus de quatre millions d’Irakiens, de musulmans, de Yazidis et de chrétiens se sont réfugiés dans la région du Kurdistan pour fuir le mal de l’État islamique, mais sont demeurés au pays. Lors d’un autre conflit majeur, nous verrons probablement les gens fuir l’Irak pour de bon. Notre pays en est possiblement à sa dernière chance.

 

Que peut et doit faire la communauté internationale pour aider ?

La communauté internationale ne doit pas se contenter de changements de dirigeants factices qui ne représentent pas un réel changement. Il est clair que les groupes au pouvoir n’ont pas l’intention d’abandonner le contrôle et qu’ils feront tout leur pouvoir pour maintenir entièrement les structures de pouvoir en place. La communauté internationale doit clairement comprendre que les manifestants ne l’accepteront pas et la communauté internationale doit refuser d’appuyer tout changement de ce type.

 

Cela ne veut toutefois pas dire que certains groupes n’ont aucune préoccupation légitime quant à leur représentation au sein d’un nouveau gouvernement. Or, ces préoccupations doivent être abordées d’une manière qui reflète la réalité de la nature brisée actuelle du gouvernement irakien et de son besoin fondamental de changement et de remplacement.

 

La première étape doit être le déclenchement d’élections anticipées. Les manifestants insistent sur cet aspect et la communauté internationale doit le soutenir pleinement. Contrairement à la participation très limitée des élections passées, ces élections doivent impliquer les jeunes du pays, ceux qui ont si courageusement lutté contre la corruption lors des manifestations des dernières semaines.

 

Pendant les élections, ainsi qu’au cours de la période qui les précède, la presse, tant irakienne qu’internationale, doit être totalement libre de rendre compte et de discuter de toutes les questions qui doivent être abordées lors des élections. En ce sens, le blocage actuel des reportages d’actualités, de l’internet et des médias sociaux doit cesser immédiatement.

 

Enfin, les élections doivent être pleinement surveillées par l’ONU et observées par tous les principaux partis en Irak pour s’assurer qu’elles soient réalisées dans la légitimité, la liberté et la régularité. Ce n’est qu’ainsi qu’un nouveau gouvernement pourra tracer la voie de l’avenir d’un Irak exempt de corruption où l’on retrouvera une citoyenneté à part entière et des possibilités pour tous.

 

Les jeunes chrétiens d’Irak ont participé chaque jour à ces manifestations. Ils y étaient parce que les protestations leur ont donné l’espoir d’un avenir, un avenir auquel ils appartiennent en tant que citoyens irakiens égaux et actifs. Comme des millions d’autres Irakiens marginalisés, ils comptent maintenant sur la communauté internationale pour leur témoigner son soutien et poser des gestes en ce sens. C’est le devoir que nous vous attribuons. L’Irak, le pays qui a si souvent souffert, se tourne maintenant vers vous tous pour obtenir de l’aide. Nous croyons que nous avons un avenir et nous vous demandons de ne pas nous tourner le dos maintenant.

 

Merci

 

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