fbpx
X
Faire un don

TERRE SAINTE: Interview avec Pierbattista Pizzaballa, custode franciscain

IMG_5193
© Aide à l’Église en Détresse

Interview de Pierbattista Pizzaballa, custode franciscain, menée par Oliver Maksan pour Aide à l’Église en Détresse sur la violence en Terre Sainte et ses conséquences

 « 19 familles chrétiennes ont quitté Bethléem »

Père Custode, à cause des troubles sur le Mont du Temple musulman et de l’attentat terroriste contre une synagogue à Jérusalem, le conflit israélo-palestinien prend de plus en plus une dimension religieuse. Craignez-vous qu’un conflit national se transforme en conflit religieux ?

Ce risque est réel. D’autre part, nous ne devons pas oublier que cette dimension religieuse a toujours existé. La religion a toujours été une partie du problème. Mais maintenant, le risque existe que la dimension religieuse devienne prédominante. Nous ne sommes cependant pas les seuls à nous en soucier. J’ai l’impression que les personnalités politiques sont en train de calmer les choses. Je ne sais pas s’il n’est pas déjà trop tard pour cela. Comme je le disais, l’aspect religieux sera toujours présent. Ce qui est décisif, c’est de le maintenir aussi faible que possible.

Mais vous êtes d’accord que le cœur du conflit reste toujours le litige de deux peuples autour d’un seul et même bout de terre du pays ?

IMG_5434
©Aide à l’Église en Détresse

Oui, mais on ne peut pas séparer aussi clairement le côté religieux du côté national. Pour être un bon patriote, il faut être soit un bon musulman ou un bon juif. Il faut aussi considérer le fait qu’au cours des vingt dernières années, les mouvements laïques, autant en Israël qu’en Palestine, sont devenus très faibles des deux côtés. Je ne crois toutefois pas que les politiques du président palestinien Mahmoud Abbas veuillent transformer le différend en un conflit religieux. Mais il est vrai que des partis religieux œuvrent en ce sens des deux côtés.

En Israël également ?

Oui. Prenez les partis nationaux-religieux. Je ne veux pas dire par là que tout le monde dans la société israélienne veuille cela. Mais le risque d’une dimension religieuse croissante est réel et nous devons tout faire pour l’éviter.

Récemment, il y a eu des troubles sur le Mont du Temple à Jérusalem, dont l’administration est assurée par les musulmans. Des juifs y revendiquent leur droit d’y prier. Pour l’instant, cela leur est encore interdit, également en foi de la loi israélienne. Selon vous, devrait-il y avoir un changement à sujet ?

IMG_5289
©Aide à l’Église en Détresse

En fait, selon la conception traditionnelle juive, il est interdit aux juifs de fouler le sol du mont où se trouvait le Temple juif. Le problème ne provient donc pas de la religion en soi, mais il survient dès qu’il y a mélange entre la religion et la politique. C’est ce qui se passe actuellement. Jusqu’à présent, on a respecté en Israël le statu quo du Mont du Temple. Si l’on change cela, le conflit prendra une dimension religieuse, qui sera irréversible.

L’année 2014 n’était pas bonne en ce qui concerne la relation entre les Israéliens et les palestiniens. En avril, les négociations pour la paix ont été suspendues, Gaza a été le théâtre d’une guerre en été, et maintenant en automne, Jérusalem a été touchée par le terrorisme. Sommes-nous plus éloignés que jamais de la paix ?

J’ignore si nous en sommes plus éloignés que jamais. Mais sans aucun doute, nous sommes très loin de la paix. Je ne perçois aucune possibilité de changer les choses à court terme. Il règne une profonde frustration entre les deux peuples et un très grande manque de confiance réciproque.

Que devrait-il-t-il se passer pour construire la confiance ?

Cela demandera beaucoup de temps. Et il n’y a pas de solution facile. Ce que nous vivons actuellement est le résultat de longues années de haine et de frustration. C’est dans les établissements scolaires et dans la société qu’il faut commencer. Il faut donner quelque chose de concret aux Palestiniens, et pas seulement leur faire des promesses. Mais les Israéliens aussi doivent obtenir le sentiment d’avoir un interlocuteur de l’autre côté.

IMG_4930
© Aide à l’Église en Détresse

Les chrétiens en Terre Sainte peuvent-ils jouer un rôle dans ce contexte ?

Nous autres chrétiens ici en Terre Sainte n’avons aucune importance. Nous sommes beaucoup trop peu nombreux. En outre, nous sommes divisés sur le plan confessionnel. Nous ne sommes même pas en mesure de tomber d’accord sur qui a le droit de nettoyer quoi dans l’église du Saint-Sépulcre. Dans ces circonstances, comment pourrions-nous fournir un témoignage d’unité et de réconciliation ? Voilà pourquoi nous ne pouvons pas nous ériger en bâtisseurs de pont. Mais nous pouvons bien entendu créer des occasions de rencontres, puisque toutes les Églises ont des forums interreligieux. Mais je ne pense pas que nous puissions faire beaucoup plus.

Dans quelle mesure les chrétiens en Terre Sainte sont-ils touchés par la violence et les tensions ?

Nous ressentons évidemment de façon massive la baisse du tourisme religieux. Par rapport à l’année passée, nous avons enregistré depuis la guerre de Gaza un recul des visiteurs de l’ordre de 60 % sur les Lieux saints. C’est une baisse dramatique. Le nombre de visiteurs ne remonte que très lentement. Mais les chrétiens qui vivent du tourisme y sont habitués. Ce genre de conflit survient toutes les quelques années. En sus de la dimension économique, il y a toutefois aussi la frustration croissante chez les chrétiens. Au cours des deux ou trois derniers mois, 19 familles chrétiennes ont quitté Bethléem pour aller vivre en Europe ou en Amérique.

Pour quelle raison ?

cropped-nourriture.jpg
©Aide à l’Église en Détresse

Tous les chrétiens sont bouleversés par ce qui se passe actuellement en Irak à cause de l’EI. C’était un choc terrible pour les chrétiens, même en Terre Sainte. Il a encore renforcé le sentiment que les chrétiens n’ont pas d’avenir au Proche-Orient, qu’on ne veut

Deux raisons sont évoquées pour expliquer l’émigration des chrétiens de Palestine : les conséquences de l’occupation israélienne et l’islamisation de la société palestinienne. Selon vous, quelle est la raison principale ?

Ce n’est ni l’une ni l’autre, mais bien l’une autant que l’autre. L’une n’exclut pas l’autre.  Sur le plan économique, la vie dans les territoires palestiniens est très difficile. Les relations avec la communauté islamique, en revanche, ne sont plus celles qu’elles étaient auparavant. Tous ces facteurs, conjugués à ce qui se passe autour de nous, engendrent un sentiment de désespoir.

Actuellement, le débat en Israël porte sur un projet de loi visant à fixer le caractère juif de l’État. Est-ce que ce sera aux dépens de la démocratie israélienne et de sa grande minorité arabe, dont de nombreux chrétiens ?

Eh bien, ce n’est pas vraiment nouveau qu’Israël s’entende comme État juif et démocratique. Il en est ainsi depuis la fondation de cet État. Je ne pense pas que ce projet de loi, sur lequel porte le débat actuel, change fondamentalement la situation des minorités, y compris celle des chrétiens. Mais il contribuera à ce que s’accroisse encore le sentiment d’étrangéité de la minorité en Israël par rapport à l’État. Ces minorités auront encore plus qu’avant le sentiment qu’en fait, on ne veut pas d’elles.

IMG_4936
©Aide à l’Église en Détresse

Si nous jetons un regard au-delà de la Terre Sainte : l’année 2014 marquée par l’avance de l’EI en Irak et en Syrie marque-t-elle est-elle une année charnière pour toute la chrétienté au Proche-Orient ?

Oui, 2014 est une année charnière marquant un tournant. Cette année est au Proche-Orient ce que la Première guerre mondiale a été pour l’Europe. Les anciennes règles ne consistent plus. Mais nous ignorons encore à quoi ressembleront les nouvelles règles. En Syrie, par exemple, des centaines de milliers de chrétiens ont pris la fuite. La classe moyenne quitte le pays. Ceux qui restent, ce sont les pauvres. L’infrastructure de l’Église, que nous avions par exemple édifiée à Alep et dans d’autres régions du pays, a été détruite ou abandonnée. Nous devons faire face à de grandes tâches. Nous ne devons pas seulement reconstruire la communauté chrétienne, mais aussi la relation avec la société majoritaire musulmane.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles récents