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Fidji 

« Dieu a entendu le cri de mon peuple »

Entretien avec Mgr Peter Loy Chong, archevêque de Suva

 

L’archipel des Fidji, un pays d’Océanie situé dans l’océan Pacifique sud, est une destination prisée des plongeurs et des touristes, surtout venus d’Australie, des États-Unis et de Nouvelle-Zélande. Suva, capitale de l’archipel, est également le centre commercial et politique des îles Fidji. Cependant, peu de gens réalisent que certaines zones de ce paradis terrestre risquent de disparaître pour toujours. En août dernier, Mgr Peter Loy Chong, archevêque de Suva, a visité l’oeuvre pontificale internationale Aide à l’Église en Détresse (AED). Maria Lozano s’est entretenue avec lui au sujet des îles Fidji, à propos des conséquences du changement climatique sur son pays et de la souffrance du peuple fidjien.

 

Irène Eschmann, responsable de projets pour plusieurs pays d’Asie et d’Océanie, en compagnie de Mgr Peter Loy Chong, archevêque du diocèse de Suva aux Îles Fidji, lors d’une visite au siège international de l’organisme.

Vous avez participé à une conférence qui s’est tenue à Rome à l’occasion du troisième anniversaire de l’encyclique Laudato Si’ qui aborde, entre autres, le problème du changement climatique. Pourquoi avez-vous été invité à participer à cette réunion, et la ville de Suva est-elle affectée par ce phénomène?

Absolument. Le niveau des océans augmente chaque année et l’île disparaît. Il s’agit de nos maisons ; dans cinquante ans, beaucoup d’entre elles seront submergées. Ce n’est pas juste une question de statistiques ; nous pouvons le constater de nos propres yeux. Avant, sur notre île, tout le monde essayait de construire sa maison près de l’eau. C’était considéré comme un signe de développement. Les personnes vivant près de la mer se considéraient comme plus civilisées que les habitants des montagnes. Mon grand-père lui-même a construit sa maison à seulement 50 mètres du rivage. L’air était bon et il était facile d’y pêcher. Mais maintenant, de nombreuses maisons doivent être reconstruites dans les hauteurs, plus près des collines, car la mer approche dangereusement.

 

Mais ces changements sont-ils simplement sporadiques ? Ne concernent-ils que quelques personnes, ou les effets du changement climatique impactent-ils toutes les îles Fidji ?

Ce n’est pas seulement un événement aléatoire. Au contraire, dans les années à venir, les habitants de 34 localités côtières des Fidji seront confrontés à des bouleversements qui vont les contraindre à déplacer leurs habitations, en raison de l’élévation du niveau des eaux du Pacifique. Le gouvernement des Fidji a identifié ces localités qui, dans les cinq à dix prochaines années, sont menacées par les effets des effets des changements. Un village de la province de Bua a déjà été déplacé à Yadua, et il est prévu de déplacer bientôt le village de Tavea.

Le 20 mai dernier, une célébration eucharistique tenue au Stade national a lancé l’année synodale de l’Église catholique dans l’archipel. Le thème du Synode est « Se brancher en Jésus. »

Beaucoup de gens ne croient pas que la situation soit aussi grave, y compris au sein de l’Église catholique, malgré tout l’engagement du Saint-Père à ce sujet. Que leur rétorqueriez-vous ?

Il y a quelque temps, je rédigeais une déclaration élaborée par la conférence épiscopale des évêques du Pacifique. Le premier projet indiquait que le « Pacifique était un océan d’opportunités ». J’ai corrigé cette affirmation en indiquant que la mer représentait la vie des peuples insulaires. La mer fournit de la nourriture, pas seulement des opportunités. La première ébauche mentionnait également que nous devions apprendre à vivre avec les aspects négatifs du changement climatique. C’est une déclaration faible. Les habitants des îles du Pacifique souffrent des effets du changement climatique. Le changement climatique est une question de survie. Comment vais-je dire à mon peuple qu’il doit « apprendre à vivre avec cela » ?

 

Le 20 mai 2018, une célébration eucharistique tenue dans le stade national ouvre une année synodale pour l’Église des Îles Fidji, dont le thème est « Se brancher en Jésus ».

En tout cas, certaines personnes ont encore du mal à comprendre quel est le rôle de l’Église dans ce domaine. N’est-ce pas plutôt un problème économique et politique ?

J’estime qu’il y a deux aspects où l’Église joue un rôle important. Premièrement, il s’agit d’un problème qui affecte le cœur même de notre vie et de notre foi, en l’occurrence, la création, qui est un cadeau, mais en même temps une responsabilité que Dieu nous a confiée. Et nous devons nous demander si notre manière d’assumer cette responsabilité est la bonne ou non.

Deuxièmement, et cela m’affecte beaucoup plus directement en tant que pasteur de mes fidèles, comment puis-je consoler, accompagner la souffrance que je perçois dans mon peuple ? Leurs cris, leur douleur me font penser aux psaumes Premier Testament et à la façon dont ils invoquent Dieu à entendre le cri de Son peuple. Par exemple, dans le psaume 12 (13), où nous prions « Jusqu’à quand, Seigneur, m’oublieras-tu sans cesse ? Jusqu’à quand me cacheras-tu ta face? ». Notre foi nous enseigne à transformer nos souffrances et nos angoisses en prières, pour que Dieu entende le cri de mon peuple.

Voilà pourquoi il ne s’agit pas simplement d’une question extérieure, économique ou politique. C’est une question de respect pour Dieu et pour Sa création et pour soulager la douleur de ceux qui souffrent.

 

Sa Sainteté le pape François a parlé d’une « conversion écologique ». Comment concevriez-vous cette notion ? Elle peut sembler un peu abstraite…

Le Saint-Père parle de conversion et je crois que cela nous concerne tous, tant au niveau international que national. Nos îles sont dévastées, nos rivières polluées, nos arbres abattus. Le résultat est que les poissons disparaissent de nos côtes. Maintenant, les poissons se déplacent de plusieurs kilomètres et cela se répercute sur le mode de vie des gens ordinaires, car il leur faut à présent des bateaux pour sortir en mer et pêcher, ce qui coûte de l’argent. Tout cela signifie que les femmes, par exemple, ne peuvent plus aller pêcher comme auparavant. Avant, elles pêchaient pour leurs propres besoins depuis le rivage, mais maintenant, il n’y a plus de poisson dans ces zones. En d’autres termes, la conversion dont nous parlons doit avoir lieu à l’échelon local. Mais en plus, une conversion des cœurs s’impose tout autant. La conversion écologique ne se déroule pas de manière isolée, la conversion doit aussi être quelque chose d’intérieur, qui survient au cœur de chaque individu. Il doit y avoir un rapprochement avec Dieu, le respect de Sa création, un esprit de solidarité et de générosité envers tous ceux qui, même s’ils sont géographiquement éloignés, restent nos frères en Dieu et souffrent terriblement. Mon peuple pleure ; qui va sécher ses larmes ?

 

Pour vous-même, quel a été le moment le plus émouvant que vous ayez vécu lors de la conférence à Rome ?

Pour moi, l’un des moments les plus émouvants a été la lecture faite par une jeune femme, une poétesse, d’un poème sur la manière de raconter à ses enfants ce qui se passe sur son île, sur ce que nous allons dire à ceux qui viendront après nous. Qu’est-ce que cette mère va expliquer à son fils dans cinquante ans ? Cela m’a ému car, alors qu’elle lisait le poème, elle s’en est trouvée tellement affectée que, juste alors qu’elle lisait un verset commençant par les mots « ma foi… », il lui a été impossible de poursuivre sa lecture, et elle a répété plusieurs fois « ma foi »”, « ma foi », dans une tentative de continuer avec le poème… Mais elle n’y est pas parvenue. En mon for intérieur, j’ai pensé que c’était assez providentiel – cela signifiait que nous devons nous-mêmes terminer ce poème, nous devons compléter la phrase : « ma foi… ». Quelle réponse ma foi me donne-t-elle face à cette angoisse, à cette souffrance ?

Les Îles Fidji : ici, les personnes qui fréquentent le Centre de méditation chrétienne Nazareth. L’AED a réalisé des projets en lien avec ce centre.

L’Océanie, à laquelle appartiennent les îles Fidji, comprend plus de 7 500 îles très peu peuplées ou non peuplées réparties sur une superficie d’environ 70 millions de kilomètres carrés. L’Église considère que la région, avec son très grand nombre de peuples indigènes, est unique. L’annonce de la foi parmi les petites communautés jeunes, isolées, culturellement et linguistiquement diverses est une tâche difficile et enrichissante.  L’oeuvre de charité pontificale Aide à l’Église en Détresse a soutenu des projets en Océanie avec plus de 7,5  millions d’euros au cours des dix dernières années.

 

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