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République centrafricaine

« Comme une visite du Pape »

L’archevêque de Bangui, Monsieur le cardinal Dieudonné Nzapalainga, était en tournée en février dernier dans son pays, la République centrafricaine.

Du 22 au 24 février, il s’est rendu dans la paroisse de Bozoum et dans la ville de Bocaranga toutes deux situées au nord-ouest du pays, où ont eu lieu des violences graves au début du mois de février. D’ailleurs, le programme de la visite comportait des entretiens avec des rebelles. Le Père Aurelio Gazzera, curé de Bozoum, a accompagné le cardinal.  Il s’est entretenu avec Aide à l’Église en détresse (AED).

Par Eva-Maria Kolmann, ACN International

 


AED : Comment avez-vous vécu la visite du cardinal Nzapalainga dans votre paroisse et votre diocèse ?

Père Aurelio Gazzera : La visite du cardinal rappelait un peu celle du pape François à Bangui, il y a un an. La joie et les espoirs de la population liés à cette visite étaient immenses ! Le cardinal a reçu un accueil extraordinaire de la part des gens. Sur les 125 kilomètres que nous avons parcourus avec lui entre Bozoum et Bocaranga, il a fallu qu’il s’arrête dans tous les villages, car les habitants l’attendaient déjà le long de la route et voulaient écouter ses paroles et recevoir sa bénédiction. C’était impressionnant de voir à quel point les gens voulaient vraiment écouter le cardinal. Je crois et je souhaite que cette écoute soit, pour beaucoup d’entre eux, le début d’une nouvelle voie, comme cela a été le cas pour beaucoup de gens lorsqu’ils ont écouté les paroles du Pape lors de son voyage dans notre pays en novembre 2015.

 

AED : Avec le cardinal, vous avez également participé à deux rencontres avec des rebelles anti-balaka. Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

Père Aurelio Gazzera : Les rebelles étaient armés, certains avec de simples carabines fabriquées avec des tuyaux en métal, d’autres avec des kalachnikovs. Pendant la guerre, les anti-balaka1 étaient les adversaires de la Seleka2. Entre-temps, il s’agit d’un groupe mixte composé d’hommes qui ont pris les armes pour protéger leurs familles et leurs villages, mais auxquels se sont joints également des adolescents qui tirent profit de cette situation et qui vivent de pillages et d’extorsions. Le cardinal leur a adressé une invitation calme, mais ferme à changer leur vie et à ne plus se laisser envoûter par les choses matérielles et l’argent. Et surtout, à ne pas se laisser séduire par ceux qui les exhortent à aller se battre, et qui ensuite les laissent tomber.

 

AED : Vous avez personnellement beaucoup d’expérience de négociations avec des groupes armés. À plusieurs reprises, pour éviter une effusion de sang et pour protéger la population civile, vous êtes parvenu à convaincre des rebelles de se retirer. Cette fois aussi, vous avez eu l’occasion de parler aux rebelles. Que leur avez-vous dit ?

Père Aurelio Gazzera : Je les ai invités à réfléchir sur le fait que quelqu’un qui sème la violence n’en récoltera jamais autre chose que la mort. Et aujourd’hui, le moment est venu de penser à la reconstruction. De plus, je les ai invités à réfléchir sur le fait, qu’en réalité [ces violences ne servent que les] intérêts de personnes sans scrupules, dont ils sont les toutes premières victimes ! Et souvent, lorsqu’ils s’adonnent aux destructions, harcèlent les gens et incendient les maisons, ils ne pensent pas aux conséquences de leurs actes.

 

AED : Croyez-vous que ces rencontres avec les rebelles aient apporté quelque chose ? 

Père Aurelio Gazzera : J’ai trouvé que ces hommes étaient généralement très attentifs, et qu’au moins quelques-uns d’entre eux ont semblé avoir envie de chercher de nouvelles voies de paix et de changer leur vie. Cela demandera du temps, mais si quelqu’un est prêt à discuter, c’est toujours un grand pas en avant qui peut aider au changement.

 

AED : La ville de Bocaranga a récemment été le théâtre de graves exactions. Votre voyage pour s’y rendre n’a pas été sans danger… 


Père Aurelio Gazzera :
Oui, le 2 février dernier, des nomades peuls y avaient tué 21 personnes, blessé quelques douzaines d’autres, incendié le marché et de nombreux commerces, pillé les locaux de plusieurs organisations humanitaires et semé la peur et la terreur. Beaucoup de gens ont pris la fuite. Les Casques bleus n’ont rien entrepris alors qu’ils en avaient été informés.

La visite du cardinal était le premier moment de joie et de gaieté après ces terribles événements. Et s’y rendre représentait un acte très courageux de la part du cardinal. Les forces de l’ordre brillaient par leur absence. J’ai moi-même pris les devants pour arriver sur les lieux avant le véhicule du cardinal afin d’identifier et d’éviter des problèmes de sécurité. Dieu soit loué, tout s’est bien passé, même si des rebelles armés anti-balaka circulaient dans la ville, en plus d’avoir à franchir un barrage de rebelles sur la route, cinq kilomètres avant d’entrer dans la ville. Cependant, il s’agissait plutôt d’une démonstration de force de leur part plutôt qu’une volonté de faire quelque chose de mal.

 

AED : Quel était le principal message du cardinal ?

Père Aurelio Gazzera : Je crois que ses principaux messages étaient ceux-ci : premièrement, « Ayez confiance en Dieu, n’ayez pas peur ! ». C’était d’ailleurs aussi le message de l’Évangile du jour. Ensuite : « Regardez au loin, ne vous limitez pas à vous satisfaire des choses telles qu’elles sont, mais ayez une vision à long terme ! Ceci rendra possible un nouveau pays, une nouvelle vie pour tous ! »

 

AED : Dans un pays qui souffre de conflits armés, d’une extrême pauvreté et du désengagement total de l’État, l’Église joue un rôle important. Est-ce que le cardinal a parlé du rôle de l’Église, en particulier de celui des prêtres et des religieux ?

Père Aurelio Gazzera : Dans la chapelle des religieuses à Bocaranga, il y a eu un moment très émouvant, très intense, lorsque nous avons rencontré une vingtaine de religieux et de religieuses provenant de différents postes de missions. Parmi eux, il y avait de très jeunes novices, des religieuses qui venaient juste de faire leur profession perpétuelle, ainsi que des missionnaires âgés, assurant leur service en République centrafricaine depuis plus de quarante ans. Durant ces quatre années de guerre, ils sont tous restés, malgré les menaces, les attaques à main armée et les tentatives d’intimidation ! Le cardinal leur a exprimé la vive reconnaissance de l’Église et de la population parce qu’ils sont restés sur place malgré la guerre. Il a également évoqué une anecdote survenue dans une paroisse de Bangui, alors que la guerre battait son plein. Un homme lui avait dit : « Je suis resté parce que la lumière était allumée dans la maison des religieuses. Je savais que si elles restaient ici, je pourrais rester aussi ! »

Il est vrai que l’Église fait énormément de travail : elle construit des établissements scolaires, des hôpitaux, des églises, des chapelles… Et puis il y a aussi le travail qu’elle effectue en témoignant et en élevant la voix. Mais dans tout ceci, le plus beau, c’est de se trouver aux côtés des gens. D’ouvrir les portes de nos paroisses et de nos postes de missions à tous ceux qui étaient dans la détresse et qui le sont encore. L’évangélisation, c’est cela aussi : rendre concrètement visibles la présence et l’amour de Dieu le Père !

 


AED : Votre église paroissiale de Bozoum a pu être rénovée et agrandie l’an dernier grâce au soutien d’Aide à l’Église en Détresse. Quelle importance cette église revêt-elle pour vous et les fidèles ?

Père Aurelio Gazzera : C’était une grande joie pour nous de pouvoir souhaiter la bienvenue au cardinal dans notre « nouvelle » église. Ce rêve a pu devenir réalité grâce à la générosité des bienfaiteurs de l’AED. Mais il m’a aussi été très important que chaque fidèle de notre paroisse puisse contribuer à la construction de l’église, en investissant lui-même un peu de son cœur et de sa foi. Et ils ont été très nombreux à apporter du sable, des pierres, du gravier ou de la nourriture pour y contribuer. Pour une communauté chrétienne, mais pas seulement pour elle ; la construction d’une église représente un moment très important ! Il y a même eu beaucoup de gens qui n’étaient pas chrétiens, mais qui souhaitaient apporter une petite contribution ou simplement témoigner à travers un geste de sympathie. Pour nous, c’était très impressionnant et très émouvant.

Nous souhaitions que notre église soit belle — très belle —, car la beauté parle de la dignité. En ce moment en République centrafricaine, il est absolument indispensable de redécouvrir la dignité de chaque être humain. La beauté de l’église doit refléter la beauté de Dieu, et donc, notre beauté en tant que fidèle. Elle reflète notre christianisme ! Nous sommes très reconnaissants à tous ceux qui nous ont aidés afin que ce miracle devienne réalité.

 

  1. Anti-balaka : rebelles animistes et chrétiens, veut dire anti-machette ; favorisent les chrétiens qui sont plutôt sédentaires.
  2. Seleka : rebelles qui favorisent plutôt les musulmans qui sont plutôt nomades et possèdent des troupeaux.
           Néanmoins, la situation est plus complexe et plus floue que cette première description.

 

 

Adaptation Mario Bard

 

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