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Violences dans le sud des Philippines

Cathédrale détruite et dialogue fragilisé

 « Dans l’ensemble, la population n’est pas favorable à l’État islamique »

 Aide à l’Église en Détresse (AED) a interviewé le responsable de la prélature de Marawi, dans le sud des Philippines (île de Mindanao), Mgr Edwin delà Peña, évêque de Marawi (MSP) à propos de la situation qui prévaut dans la ville, attaquée le 23 mai dernier par le groupe terroriste Maute. Les assaillants ont tué délibérément des chrétiens et brûlé plusieurs bâtiments, dont la cathédrale Sainte-Marie auxiliatrice. Au moment d’écrire ces lignes (31 mai 2017), le directeur national d’AED aux Philippines, Jonathan Luciano, rapportait que 104 personnes avaient été tuées et que plus de 12 500 familles étaient déplacées. Il y avait toujours une quinzaine de chrétiens retenus en otage, dont le père Chito Suganob, vicaire général. La Conférence des évêques catholiques des Philippines a confirmé que la vidéo dans laquelle il apparaît et qui circule présentement sur Facebook est authentique.

 

Source: wikimedia

Quelle est la situation actuelle dans la prélature de Marawi ?

Nous ne savons pas trop. Nos fidèles ne sont plus là-bas, ils ont été évacués. Je ne connais pas la situation de ceux qui sont restés, parce qu’une opération est en cours pour nettoyer la ville… des terroristes, et qu’il y a des bombardements aériens. Je ne sais pas comment ils survivent.

 

La cathédrale est-elle totalement détruite ?

Oui, on m’a dit que la cathédrale et la maison de l’évêque sont totalement détruites, d’abord par l’incendie, puis également par le bombardement [gouvernemental], parce que nous sommes en plein cœur de la vieille ville, le centre des combats. Je ne sais pas avec certitude combien de temps il nous faudra pour récupérer, mais ce sera très difficile pour nous tous, non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour les musulmans.

 

 

Comment étaient les relations islamo-chrétiennes à Marawi avant l’incident ?

À Marawi, il y a environ 95% de musulmans. Nous formons une minuscule minorité, nous sommes une très petite Église et la majeure partie de la population catholique de la ville se trouve à l’université, où nous avons des étudiants qui viennent d’autres provinces.

Marawi durant la première journée de siège le 24 mai dernier. (Photo: Ms. Sittie Ainah U Balt/ACN)

 

Les relations étaient magnifiques. Nous étions engagés dans le dialogue interreligieux et nous avons beaucoup de partenaires. Et de fait, le Père Cito était au centre de cet engagement, parce que son objectif principal est vraiment de se connecter, de se relier à toutes les ONG musulmanes ayant participé avec nous au développement communautaire et à l’éducation au dialogue interreligieux. C’était beau, jusqu’à l’émergence de cet extrémisme : les combats, la présence de ces éléments extrémistes originaires du Moyen-Orient, et la radicalisation inconsciente et involontaire des jeunes [d’ici]. Certains d’entre eux n’étaient pas radicaux, mais ils le sont devenus en orientant leurs points de vue sur ceux des radicaux du Moyen-Orient. Par contre, en général, nos relations avec nos partenaires ont toujours été très positives. En fait, ils nous ont dit qu’ils sont également contre cet afflux d’éléments de l’État islamique qui arrivent à Marawi, parce qu’ils savent exactement quelles conséquences cela a sur la culture de la population et son mode de vie. Les gens de Marawi ont toujours été très paisibles.

 

 

 

Donc, il est exact de dire que la population en générale n’est pas favorable aux membres de l’État islamique.

Oui, oui, oui, c’est exact. En fait, ce qui se passe aujourd’hui, surtout maintenant que c’est le ramadan qui est un mois très saint pour eux, c’est qu’ils ne sont pas en mesure de le célébrer de la façon qu’ils auraient aimée. Ils ressentent une certaine forme de colère contre ces groupes terroristes qui viennent perturber cette commémoration très sainte du ramadan. Donc, si ces groupes extrémistes voulaient obtenir le soutien du peuple, c’est raté.

 

Voyez-vous une différence sur la manière qu’ont ces groupes d’opérer, entre ce qui se passe en Syrie et en Irak et ce qui se passe maintenant à Marawi ?

Il y a des similitudes. Ce ne peut pas être une autre Syrie ou un autre Irak, mais l’aspect actuel de la ville après le bombardement et le reste, ce n’est plus celui de Marawi. Les vestiges de la vieille ville, tout ce que nous voyons aux nouvelles, tout est en ruines, la destruction est partout. C’est l’image de la Syrie et de l’Irak que nous avons à l’esprit.

Plus tôt cette semaine : la population tente de fuir les bombardements gouvernementaux et les exactions des terroristes. (Photo: Ms. Sittie Ainah U Balt/ACN)

 

 

Qui est le groupe Maute qui a mené ces attentats?

Maute provient de la tribu Maranao. Il ressort de mes conversations avec certaines figures religieuses d’ici que ce groupe est constitué d’individus autrefois favorisés à Marawi. Certains étaient d’importants trafiquants de drogue. Désormais, ils sont maîtrisés, mais ces gens étaient habitués à avoir une vie facile et confortable, avec de l’argent qui coule à flots. Maintenant qu’ils n’ont plus le pouvoir et que le maire ne les soutient plus, ils sont privés de ressources et abandonnés à eux-mêmes. C’est probablement l’un des facteurs qui les a conduits vers la radicalisation. On nous a dit également que l’argent venait de l’extérieur, que certaines personnes faisaient aussi partie d’une autre formation et que certains éléments étrangers les formaient dans leurs cachettes de Lanao (province voisine)

 

Le gouvernement a continué à nier la présence de l’État islamique aux Philippines. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Je ne suis pas sûr. Ils peuvent le nier aussi longtemps qu’ils le veulent. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, mais je me fais l’écho de ce que je sais, à savoir que certains d’entre eux ont même été formés à l’étranger et que certains ont étudié au Moyen-Orient. Ils viennent de familles très riches, ils ont donc les moyens d’envoyer leurs enfants à l’école, en Arabie saoudite et en Jordanie.

 

Existe-t-il une relation entre Maute et le groupe terroriste Abu Sayyaf ? 

Je pense que oui, du fait que Hapilon1 est à Lanao. En fait, un mandat d’arrêt était sur le point d’être délivré contre lui avant que tout cela n’arrive. [Je pense] que ça a été le déclic. Hapilon vient d’Abu Sayyaf. Il a donc conclu une alliance tactique avec Maute à Lanao, en se fondant sur le fait que tous les deux sont des sympathisants de l’État islamique. Ils ont donc probablement uni leurs forces.

 

Avez-vous des informations récentes sur le Père Chito et les autres chrétiens enlevés ?

Je suis au courant de la vidéo du Père Chito depuis hier (mardi 30 mai 2017). Il est vivant ! J’en suis heureux, mais triste aussi des réactions des internautes DDS (DDS signifie les partisans du président Duterte), qui l’ont fustigé pour son message, sans tenir compte de sa situation actuelle d’otage, privé de liberté. Nous avons perdu notre sens de l’humanité ! C’est triste ! Je plains ce pays et je suis désolé pour la situation du Père Chito et de ses compagnons.

Le père « Cito », surnom du père Teresito Suganob, enlevé avec 15 autres personnes dans la cathédrale de Saint-Marie auxiliatrice. (Photo: page Facebook du père Teresito).

 

Nous n’avons eu aucun contact avec les militaires jusqu’à il y a quelques jours, quand j’ai pu établir un lien avec le commandant en chef de la division de marines chargé de faire le nettoyage et les opérations de ratissage à Marawi. Il a promis de faire de son mieux pour localiser le Père Chito et ses compagnons. Ils sont environ 12 à 15 personnes. Certains d’entre eux étaient professeurs au Collège Dansalan tout proche. Beaucoup d’entre eux étaient à la cathédrale au moment de l’enlèvement parce qu’ils préparaient la fête de Marie auxiliatrice2. Nous avions beaucoup des nôtres à l’intérieur et dans l’église.

 

Considérez-vous cet incident comme une escalade après les différents événements antichrétiens qui ont eu lieu à Mindanao ?

Oui, je suppose que c’est le cas.

 

Connaissez-vous des histoires de solidarité personnelle entre musulmans et chrétiens ces derniers jours ?

Oui, des connaissances personnelles de la famille de mon chauffeur, qui se sont cachées dans l’une des usines de riz dans la ville de Marawi, ont été accompagnées par leur chef de district, qui est un Maranao. Il a organisé le groupe en expliquant comment répondre si le groupe Maute les interceptait sur le chemin. Ils sont sortis ensemble de la maison pour aller vers le pont où des bus les attendaient pour les faire sortir de Marawi. Je le considère comme un héros pour avoir guidé ce groupe mixte de chrétiens et de musulmans qui tentaient de fuir le danger.

 

Une photo de quelques membres de Maute, composé de 100 à 200 hommes. (Photo: Ms. Sittie Ainah U Balt/ACN)

Mais il y a des gens dans le groupe qui, alors qu’ils essayaient de traverser le pont, ont été accostés par Maute. On leur a demandé s’ils étaient chrétiens. Malheureusement, ils ont répondu oui parce qu’ils n’étaient pas là quand les consignes ont été données. Un autre homme, membre de l’une des familles qui vivent dans le complexe de la cathédrale de Marawi, a été extirpé du groupe parce que sa chemise courte laissait voir la croix tatouée sur son épaule. C’est ainsi qu’il a été identifié comme chrétien, et il a été abattu. Puis, nous avons entendu dire que certains hommes avaient été tués et jetés dans un ravin. Il s’agirait du groupe qui avait été abordé alors qu’il tentait de rejoindre le convoi des personnes évacuées. On peut aussi lire dans les journaux de nombreuses histoires de musulmans qui ont tenté de protéger des chrétiens.

 

Comment cet incident affecte-t-il les relations entre chrétiens et musulmans à Marawi ?

Nous ne pouvons pas éviter que certaines personnes qui savent maintenant ce que nous avons fait ici à Marawi et le type de relations que nous avons développées au fil du temps se sentent confirmées dans les préjugés naturels que les chrétiens ont contre les musulmans. Nous faisons un travail assez frustrant. Le dialogue interreligieux est un processus très fragile et ce genre d’incidents est de nature à détruire les fondations de ce que nous avons fait. Certaines personnes alimentent ces sentiments antimusulmans. Nous n’aimons pas que cela se produise, c’est si triste, car nous avons bien amélioré les relations entre musulmans et chrétiens à Marawi.

 

En fait, si l’on compare nos relations à celles qui ont lieu ailleurs, je peux dire sans me tromper que les nôtres sont les meilleures… en ces 41 années d’existence de la prélature. Elles existaient avant même que la Prélature ne soit érigée. [Par exemple] les écoles tenues par l’Église ont toujours été appréciées de nos frères chrétiens et musulmans. Les cadres de la ville ont étudié dans nos écoles et ils y envoient maintenant leurs enfants ; ils ont développé une sorte de lien de fidélité envers nos écoles.

 

Quel message adressez-vous aux bienfaiteurs d’AED à travers le monde ?

Il est très regrettable que notre petite Prélature, qui est la plus petite et la plus pauvre des Églises locales aux Philippines, subisse cette crise si difficile. Notre cathédrale a été détruite, de même que la maison de l’évêque, et nous devons repartir à zéro.

 

Nous devons continuer notre mission qui consiste à tendre la main de la réconciliation et de l’amitié à nos frères et sœurs musulmans, parce que c’est l’héritage du pape Paul VI quand il a rétabli la Prélature de Marawi, au plus fort de la crise du début des années 703. Citant Mgr Tutu, le Pape avait dit : « Nous, chrétiens, devrions être les premiers à tendre la main de la réconciliation et de la fraternité à nos frères et sœurs musulmans. C’est la façon d’instaurer la paix, interrompue à cause de la guerre ».

Je pense que la même chose est valable pour notre situation actuelle. Nous ne pouvons pas tourner le dos à ce que nous avons commencé, à ce que la Prélature avait commencé au milieu des années 70. Nous devons poursuivre le travail de dialogue, continuer à travailler avec nos frères et sœurs musulmans, afin d’établir, de reconstruire les relations rompues, les rêves brisés et les espoirs de tant de gens de vivre en paix. Nous voulons simplement vivre en paix, et nous aimerions vous demander de nous aider à reconstruire cette paix, par le genre de travail que nous faisons : travailler avec nos frères et sœurs musulmans et être en dialogue avec eux.

Le première nuit de siège à Marawi. (Photo: Ms. Sittie Ainah U Balt/ACN)

 

 

 

 

Quels sont vos besoins les plus urgents pour le moment ?

Nos besoins ne sont pas notre préoccupation majeure en ce moment. Notre objectif est plutôt d’essayer de faire ce que nous pouvons pour répondre à la crise humanitaire qui se développe à Iligan. En effet, il y a tellement de personnes qui ont été évacuées de Marawi, elles ont besoin de tout le soutien que nous pouvons obtenir. C’est pourquoi certains de nos diocèses et même Caritas Filipinas à Manille, et l’archidiocèse de Manille à travers le Cardinal Chito Tagle et tous les autres diocèses des Philippines nous ont demandé comment ils pouvaient nous aider, où ils pouvaient envoyer tous leurs dons.

Nous nous sommes donc coordonnés avec le diocèse d’Iligan pour mettre en place, au Centre pastoral diocésain, des points de réception des dons et de coordination des volontaires. Nous travaillons également avec nos frères et sœurs musulmans qui dialoguent avec nous. C’est pour nous une grande occasion de montrer notre solidarité et d’essayer de répondre aux besoins de nos frères et sœurs, en particulier dans les centres d’évacuation. C’est donc ce que nous faisons en ce moment, et s’il y a quelque chose que vous pouvez faire pour nous aider, pour attirer l’attention du monde sur ce qui se passe à Marawi en ce moment, ou pour soutenir les opérations de secours, nous vous en serions reconnaissants.

L’un des centres d’évacuation pour les milliers de résidents qui ont fui Marawi.  (Photo: Ms. Sittie Ainah U Balt/ACN)

 

  1. L’un des dirigeants d’Abu Sayyaf
  2. Fêtée le 24 mai de chaque année
  3. Rébellion musulmane, résultat de l’histoire de l’île
Propos recueillis par Jonathan Luciano, AED Philippines
Adaptation française : Mario Bard, AED Canada

 

 

 

 


 

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