fbpx
X
Faire un don

Entrevue AED – Un pas fondamental vers la réconciliation

La visite du pape au Canada (24-29 juillet) est vue par plusieurs observateurs comme étant une étape fondamentale dans le processus de guérison amorcé il y a plus d’une trentaine d’années par les Nations autochtones du Canada. Un chemin qui, espérons-le, mènera à la réconciliation.

Elle est d’ailleurs une demande de la Commission vérité et réconciliation (CVR) qui, de 2007 à 2015, a parcouru le pays pour recueillir les témoignages de ceux qu’on appelle les survivants, car ils ont survécu au système de pensionnats autochtones mis en place par le gouvernement canadien au milieu du 19e siècle pour « tuer l’indien dans l’enfant », créant ainsi ce que plusieurs considèrent être ni plus ni moins qu’un génocide culturel. Elle a conclu ses travaux avec 94 appels à l’action, dont l’appel 58 qui demande au chef de l’Église catholique de présenter des « excuses aux survivants… semblables à celles faites en 2010 aux Irlandais qui avaient été victimes de mauvaistraitements » et « présentées par le pape au Canada ».
Aide à l’Église en Détresse (AED-ACN) a demandé à Mgr Donald Bolen, archevêque de Regina en Saskatchewan, de répondre à ses questions afin de mieux saisir l’ampleur de ce que cela représente pour le pays. Depuis de nombreuses années, Mgr Bolen est impliqué dans le dialogue avec les Premières Nations de sa région.
Mgr Donald Bolen, archevêque de Regina, Saskatchewan. Nous sommes appelés à soutenir les efforts visant à renforcer ou à rétablir la langue, la culture et la spiritualité autochtone. Nous sommes invités à reconnaître la beauté et la sagesse des manières autochtones de voir et de prendre soin de la création. Marcher ensemble (le thème de cette visite) signifie écouter afin d’être amis et alliés dans la création d’un avenir meilleur pour les Premières Nations, les Inuits et les Métis, et pour tous ceux qui vivent sur cette terre. (Photo : courtoisie).

***

(ACN) —Selon votre expérience, quelle est aujourd’hui la relation entre l’Église catholique au Canada et les Premières Nations?

(Mgr Donald Bolen) —Les relations entre les peuples des Premières Nations et l’Église catholique au Canada portent le poids d’une histoire compliquée avec laquelle les gens sont encore aux prises et qu’ils essaient encore de comprendre. La colonisation, la Loi sur les Indiens et un système de pensionnats financé par le gouvernement ont laissé aux Premières Nations un héritage de marginalisation, où leurs langues, leurs cultures, leurs traditions et leur spiritualité ont été supprimées. L’implication de l’Église catholique dans le système des pensionnats et les vagues de souffrances subies par tant de peuples autochtones dans ce système, notamment un large éventail d’abus physiques, culturels, spirituels et sexuels, ont laissé des blessures profondes et un héritage de traumatismes intergénérationnels. L’Église catholique, le gouvernement canadien et la société canadienne ont beaucoup à se reprocher. Le processus de vérité et de réconciliation mené au cours des 15 dernières années a mis en lumière cet héritage de souffrance, et les relations tendues avec l’Église catholique sont transmises aux générations futures. La visite papale cherchera à y remédier et à nous faire faire quelques pas vers la guérison.

La relation entre l’Église et les peuples autochtones diffère également de manière significative d’une région à l’autre du pays. Ici, en Saskatchewan, où il y avait de nombreuses écoles catholiques et où l’impact du système des pensionnats est fortement ressenti, il est nécessaire d’aborder cette histoire de manière directe.

On nous a souvent dit, en tant que catholiques, d’écouter ce que les Premières Nations ont à dire. Pourquoi devrions-nous écouter et écouter quoi?

L’approche coloniale qui a marqué les relations entre les colons et les peuples autochtones de ce continent a consisté en grande partie à imposer une culture et des pratiques étrangères. L’absence de volonté d’écouter et de comprendre la vision du monde des peuples autochtones dès les premiers jours de la colonisation a ouvert la voie à de nombreuses initiatives désastreuses, comme les pensionnats, le système de « laissez-passer »* et la suppression subséquente de la langue, de la culture et des pratiques spirituelles.

Aujourd’hui, on nous demande d’écouter les souffrances vécues par les Premières Nations, les Inuits et les Métis, et on nous demande de regarder l’histoire (et l’histoire des relations avec l’Église catholique) de leur point de vue. On nous demande d’examiner les injustices systémiques que les peuples autochtones continuent de subir, comme en témoignent les taux élevés de pauvreté, les difficultés d’accès aux ressources sanitaires et éducatives, et les droits fonciers. On nous demande d’être des alliés dans la poursuite légitime de la justice, et d’être solidaires dans la mise en œuvre de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Il nous est demandé de constater l’impact des traumatismes intergénérationnels, qui se traduit par des taux élevés d’incarcération, de toxicomanie et de suicide, et de soutenir les efforts visant à résoudre les problèmes sous-jacents.

Nous sommes appelés à soutenir les efforts visant à renforcer ou à rétablir la langue, la culture et la spiritualité autochtone. Nous sommes invités à reconnaître la beauté et la sagesse des manières autochtones de voir et de prendre soin de la création. Marcher ensemble (le thème de cette visite) signifie écouter afin d’être amis et alliés dans la création d’un avenir meilleur pour les Premières Nations, les Inuits et les Métis, et pour tous ceux qui vivent sur cette terre.

Mgr Bolen avec le Grand Chef Cadmus Delorme de la Nation Cowessess. (Photo : courtoisie).

L’année dernière, de nombreuses églises et de nombreux bâtiments catholiques ont été incendiés, objets de tentatives d’incendie ou vandalisés. Les catholiques étaient sous le choc et certains se sont sentis persécutés à la suite de ces crimes. Pourquoi cela s’est-il produit et pourquoi l’Église catholique au Canada n’a-t-elle pas réagi aussi fortement que certains l’auraient souhaité, par exemple en condamnant très publiquement ces crimes?

En juin 2021, le travail de Géoradar détection (GDI) sur les sites des anciens pensionnats et l’identification des perturbations du sol qui pourraient être des tombes non marquées ont déclenché une énorme réaction de colère, de frustration et de traumatisme. D’une certaine manière, le travail du GDI a attiré l’attention sur tout ce qui avait été dit et sur les expériences de souffrance qui avaient été partagées dans le cadre du processus de vérité et de réconciliation. Dans certains endroits, la colère a donné lieu à des actes de violence et de destruction, notamment l’incendie d’églises. Un grand nombre des églises touchées se trouvaient dans des communautés autochtones, et avaient été construites par des paroissiens autochtones, qui en prenaient soin.

Si beaucoup — autochtones et non autochtones, au sein et en dehors de l’Église — ont exprimé leur consternation face aux incendies d’églises, ils ont également reconnu que cette colère avait une raison d’être et que nous devions nous attaquer aux injustices systémiques que les peuples autochtones ont subies et continuent de subir.

Le logo créé par Shaun Vincent pour la visite papale. Dans un cercle, plusieurs animaux – troupeau de bisons, envol d’aigles, Oble d’Artique -, les clés de Saint-Pierre, l’Esprit Saint sous forme de Colombe, symbole de paix. (Plus d’explications : https://www.youtube.com/watch?v=uZMNrSaaEKw&t=1s)

En tant que pasteur, qu’avez-vous appris de votre expérience sur le chemin de la guérison et de la réconciliation avec les peuples des Premières Nations et les Métis

En tant qu’évêque, en marchant avec les peuples autochtones, avec les survivants des pensionnats et avec les victimes d’abus sexuels commis par le clergé, je me sens de plus en plus en résonance avec ce que le pape François appelle « guérir les blessures », ce qui, bien sûr, était un élément central du ministère de Jésus. Écouter et accompagner les personnes qui ont été profondément blessées, en particulier celles qui ont été blessées par des personnes au sein de l’Église, est devenue un élément central de mon ministère.

J’ai eu l’immense privilège de travailler avec ces deux groupes de personnes blessées — les survivants des pensionnats et les victimes d’abus sexuels commis par le clergé. Les personnes avec lesquelles j’ai eu l’occasion de marcher et de travailler sont des personnes merveilleuses, dotées de nombreux dons et porteuses d’une grande sagesse sur la manière dont nous devons avancer vers la guérison, sur la manière dont nous devons changer en tant que communauté chrétienne. Ils ont un courage énorme. Et ils m’apprennent à adopter une posture évangélique d’humble écoute et à apprendre à marcher ensemble d’une bonne manière. Je crois que le Saint-Esprit est vraiment à l’œuvre dans ce travail.

En 2013, la Commission vérité et réconciliation est réunie à Montréal. (Photo : Mario Bard)

Quelle sera ou devrait être la prochaine étape après cette visite

Le rapport final de la Commission vérité et réconciliation a clairement indiqué que les excuses ne sont pas un point final, mais un point de départ pour d’autres actions. Des conversations ont été entamées sur ce qui se passera « le lendemain des excuses » du pape François en sol canadien. Voici quelques-unes des choses que j’ai entendues de la part des survivants.

Tout d’abord, il y a un désir de continuer à dire la vérité, d’aller vers une compréhension plus profonde et meilleure de l’histoire des peuples autochtones et de leur relation avec l’Église. Cela implique de soutenir les communautés autochtones qui tentent de raconter leur histoire, y compris l’expérience des pensionnats, à l’aide de documents d’archives. Cela implique des excuses permanentes lorsque nous apprenons des méfaits, et l’accompagnement des communautés des Premières Nations, des survivants et des survivants intergénérationnels, dans leur travail de guérison.

Deuxièmement, il nous est demandé de soutenir les droits inhérents des peuples autochtones, droits qui leur ont été donnés par le Créateur. La reconnaissance de ces droits (tels que formulés dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones) est vraiment dans l’esprit des enseignements sociaux de l’Église catholique. On nous demande d’être des alliés dans la poursuite de la justice.

Troisièmement, il nous est demandé de soutenir les peuples autochtones dans leurs efforts pour récupérer ou renforcer leur langue, leur culture et leurs traditions.

Ceci est bien exprimé dans l’Appel à l’action 61 de la CVR : Établir un financement permanent pour les Autochtones pour : i. Des projets de guérison et de réconciliation contrôlés par la communauté. ii. Des projets de revitalisation de la culture et de la langue contrôlés par la communauté. iii. Des projets d’éducation et d’établissement de relations contrôlés par la communauté. iv. Des dialogues régionaux pour les chefs spirituels et les jeunes autochtones afin de discuter de la spiritualité autochtone, de l’autodétermination et de la réconciliation.

On espère qu’un grand nombre des projets financés par l’engagement de 30 millions de dollars pris par les évêques du Canada portera sur ces domaines.

Quatrièmement, et c’est un point qui est très cher au cœur du pape François, il nous est demandé de respecter et de soutenir la sagesse autochtone concernant la création et le monde créé. Le pape François utilise dans Laudato Si’ le langage de l’interconnexion, nous sommes tous interconnectés. Les traditions spirituelles autochtones considèrent que chaque personne est liée à la terre, à toutes les autres créatures et à tous les autres peuples, ceux qui nous ont précédés et ceux à venir. Nous ne devrions pas prendre de décision sans tenir compte de l’impact sur les sept prochaines générations. La compréhension de la création par les peuples autochtones a tant à nous apprendre.

Voici quelques-unes des étapes que l’on nous demande de franchir pour passer des excuses à une nouvelle façon de marcher ensemble.

*Procédure par laquelle les autochtones devaient présenter un document de voyage autorisé par un agent «indien» (nom alors donné aux autochtones) pour pouvoir quitter leur réserve et y revenir.

Articles récents