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Entretien de l’AED – Istanbul, Turquie
Sainte-Sophie pourrait-elle devenir une mosquée ?

Mise en ligne le 6 mai, 2020

Sainte-Sophie à Istanbul (Turquie) fut autrefois le centre de l’orthodoxie, avant d’être transformée en mosquée puis en musée. Dans ce lieu, officiellement neutre depuis 1934, l’appel à la prière des musulmans a été entendu de nouveau le 23 mars dernier dans l’ancienne cathédrale byzantine. La première fois qu’a eu lieu un tel événement depuis 85 ans remonte au 3 juillet 2016.

 

Pour mieux comprendre les motivations, l’oeuvre pontificale internationale Aide à l’Église en Détresse a interrogé Étienne Copeaux, historien de la Turquie contemporaine.  Ancien pensionnaire de l’Institut français d’études anatoliennes (Istanbul) et ex-chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), il anime le blogue Susam-Sosak, entièrement consacré à la Turquie. L’entretien a été réalisé par Christophe Lafontaine de l’AED International.

 

Located at the east end of the church, at a high point in the apse, it depicts Virgin Mary sitting on a backless throne decorated with jewels, and holding child Christ on her lap. On 29 March 867, patriarch Photius inaugurated the mosaic. The image was possibly damaged and destroyed before and restored heavily in the 14th century, the golden background is the original remaining from the 9th century.
Située à l’extrémité Est de l’église, à un point élevé de l’abside, elle représente la Vierge Marie assise sur un trône sans dossier et décoré de bijoux, tenant l’enfant Jésus sur ses genoux. Le 29 mars 867, c’est le patriarche Photius a inauguré la mosaïque. L’image a peut-être été endommagée et détruite auparavant, puis elle et a été fortement restaurée au 14e siècle. Le fond doré date quant à lui de la création de l’oeuvre, au 9e siècle.

Comment expliquer la revendication des musulmans de prier à Sainte-Sophie d’Istanbul ?

La revendication du retour de la basilique du VIe  siècle au culte musulman est forte depuis le 500e anniversaire – 1953 – de la prise de Constantinople en 1453. Lors de la prise de la Ville (la “Fetih“), le sultan est allé célébrer la victoire à Sainte-Sophie, la transformant ipso facto en mosquée. Ce geste confère un caractère sacré et musulman à la basilique qui est devenue un symbole de l’islam turc quoique, paradoxalement, lui a laissé son nom grec et chrétien, Aya Sofia. Atatürk, le fondateur et premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938, a décidé en 1934, au grand scandale des religieux, de « laïciser » Sainte-Sophie en la transformant en musée, ce qu’elle est toujours actuellement.

 

La question de la prière musulmane à Sainte-Sophie est-elle un rejet de la laïcité voulue par Atatürk ?

La commémoration de 1953, assez modeste au demeurant, intervenait à une période anti-laïciste, une période de retour du religieux avec le gouvernement du Parti démocrate d’Adnan Menderes (1950-1960) qui a proclamé en 1956 à Konya : « La nation turque est musulmane ». Cet énoncé correspond au caractère de la Turquie, devenue de facto musulmane à 99% après le génocide des Arméniens, les expulsions de Grecs orthodoxes et pogroms de juifs, est devenu le slogan préféré de l’extrême-droite turque.

Lorsque l’islam politique revient au pouvoir, de juin 1996 à juin 1997, le premier ministre Necmettin Erbakan promet à ses électeurs le retour de la basilique à l’islam. Il n’est pas resté assez longtemps au pouvoir pour accomplir ce projet. Mais à la même époque, de 1994 à 1998, Recep Tayyip Erdogan est maire d’Istanbul, et formule les mêmes vœux. Mais il est destitué par l’armée en 1998, et séjourne même en prison pour «atteinte à la laïcité ».

 

En 2018, Erdogan, en tant que président turc, a récité le premier verset du Coran à Sainte-Sophie et déclaré en mars 2019 qu’il voulait changer son statut de musée à celui de mosquée. Faut-il y relier l’appel à la prière du 23 mars ?

Je considère que beaucoup de mesures d’Erdogan à partir de 2002, et surtout 2012, sont à la fois la poursuite d’un objectif politique qui date de plus de 50 ans, et une revanche sur la blessure de sa destitution en 1998. Ainsi la prière de mars dernier n’est-elle à mes yeux que l’aboutissement (modeste pour l’instant) d’un long processus. Il ne faut surtout pas voir le régime d’Erdogan comme une rupture, il résulte d’un long courant national-musulman qui n’a pas toujours été souterrain.

 

Comment peuvent réagir les chrétiens de Turquie ?

Le « monde chrétien » de Turquie, et surtout le reliquat de population orthodoxe – le plus gros de cette population ayant été expulsée par vagues, en 1914, puis 1955, et 1964, sans parler de l’expulsion des orthodoxes du nord de Chypre en 1974 – est extrêmement discret étant donné ce qu’ils ont vécu. Les consignes de discrétion sont même répétées avec insistance par les autorités religieuses : ne pas faire de vague, ne jamais se plaindre. Les réactions du monde orthodoxe en Turquie ne peuvent se faire que par la voie officielle du patriarcat œcuménique de Constantinople. Mais par expérience, les rencontres entre le Patriarche et les autorités turques sont souvent très convenues, très diplomatiques. Le monde orthodoxe de la Grèce à la Russie resterait-il passif si la basilique était dévolue au culte musulman comme en 1453 ? Étant donné le contexte actuellement compliqué des relations avec la Russie à propos de la Syrie, c’est assez peu probable.

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