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10 Fév 2020, by Amanda in Adaptation Mario Bard, Turquie, Voyager avec l'AED
Photo: Abbé Aho Bilecen du monastère Mor Yakub d’Karno, Tur Abdin/Turquie

Turquie

 «Les chrétiens perdent tous leurs biens»

Entrevue par Tobias Lehner, ACN International
Adaptation française : Mario Bard, AED Canada
Mise en ligne le 10 février, 2020

 

La minorité chrétienne en Turquie subit à nouveau des pressions. Durant la première moitié du mois de janvier, le Père Sefer Aho Bileçen, un abbé syriaque orthodoxe, et deux autres fidèles chrétiens ont été arrêtés dans le Tur Abdin, un massif montagneux situé au sud-est de la Turquie. Quelques jours plus tard, les prisonniers ont été libérés, mais d’autres chrétiens ont été arrêtés. Le Tur Abdin était considéré comme un haut lieu du christianisme. Volker Niggewöhner, de l’œuvre pontificale internationale Aide à l’Église en Détresse (AED), s’est entretenu de la situation avec le Père Slawomir Dadas, président de l’Initiative de l’Orient chrétien (Initiative Christlicher Orient) à Linz, en Autriche.

 


Dr. Slawomir Dadas, priest and chairman of "Initiative Christlicher Orient" ("Initiative for Christian Orient"), Austria

Dr. Slawomir Dadas

AED : Vous disposez d’excellents contacts au Tur Abdin. Comment vont les trois chrétiens qui ont été arrêtés, puis remis en liberté?

Slawomir Dadas : Étant donné les circonstances, ils vont relativement bien — malgré toute l’insécurité qui règne malgré tout. Les personnes arrêtées sont l’abbé du monastère syriaque orthodoxe Mor Yakub d’Karno et deux maires. L’abbé est resté quatre jours en garde à vue. L’un des maires a été libéré au bout de deux jours, et l’autre, le lendemain de son arrestation.

 

AED : Pourquoi les trois hommes avaient-ils été arrêtés?

D’après des informations, un transfuge kurde, combattant du PKK, serait passé du côté de l’armée turque. Il aurait affirmé qu’il y a quelques années, l’abbé et les autres personnes avaient donné de la nourriture à plusieurs combattants du PKK. Cette action est automatiquement considérée comme un soutien au terrorisme, et c’est la raison pour laquelle ils ont été arrêtés. Cependant, personne n’a jamais vu les comptes rendus officiels de la déclaration de cet ancien combattant.

 

AED : Cela semble indiquer une grande nervosité auprès des services de sécurité…

Les gens du Tur Abdin me disent : malheureusement, cela arrive régulièrement au bout de quelques années. Dans leur propre pays, les chrétiens sentent qu’ils ne sont pas les bienvenus et ils ne cessent de les harceler. Mais il est quand même assez extrême que l’abbé soit resté emprisonné quatre jours. Nous avons également entendu dire qu’un couple chrétien avait également été arrêté. Cette fois-ci, il s’agirait d’une histoire de litiges à propos d’une propriété.

 

AED : Le Tur Abdin n’est pas très loin des frontières de la Syrie et de l’Irak. Dans quelle mesure la région était-elle et est-elle encore concernée par les affrontements qui s’y déroulent?

Pendant la guerre d’Irak, beaucoup de réfugiés sont arrivés au Tur Abdin. Mais les camps de réfugiés qui s’y trouvent sont aujourd’hui quasiment vides. Les réfugiés ont poursuivi leur route ou ont simplement été relocalisés.

 

Mosqué Bleu

Quasi-disparition en 50 ans

 

AED : Vous avez évoqué les harcèlements que subissent les chrétiens. Est-ce que la situation en Turquie a globalement changé ces dernières années?

Dans le Tur Abdin en particulier, le problème majeur est que les gens n’y voient presque plus d’avenir pour eux. Il y a une cinquantaine d’années, il paraît qu’il y avait encore 50 000 chrétiens dans cette région. Lorsque je m’y suis rendu dernièrement, il n’était plus question que de 2 500 chrétiens.

 

AED : La Turquie est un grand pays. Est-ce qu’un chrétien vivra mieux à Istanbul qu’au Tur Abdin?

Oui. J’ai l’impression que les chrétiens d’Istanbul jouissent de plus de libertés. Au Tur Abdin, c’est plus problématique parce que la région est considérée comme une région chrétienne. C’est mal perçu dans un pays musulman comme la Turquie. Mais j’ai également constaté que lorsque les monastères de Tur Abdin sont visités par des touristes, cela suscite également l’intérêt des musulmans. Ils admirent la culture et l’histoire des monastères. D’ailleurs, dans le domaine culturel, on observe déjà un petit changement d’appréciation du côté des musulmans. Mais sur le plan sociopolitique, on ne remarque pas de changement.

 

AED : Dans les années 1980, il y avait déjà une grande vague d’émigration du Tur Abdin. À l’époque, c’était à cause des combats entre le PKK kurde et le gouvernement turc. Craignez-vous un mouvement similaire si la situation militaire s’aggrave à nouveau?

Au Tur Abdin, les gens disent que la situation militaire les inquiète moins que la situation économique. La zone est pratiquement abandonnée par le gouvernement. L’aide ne lui parvient qu’à travers les dons provenant d’organisations ou de personnes ayant émigré. Sans cela, les gens ne survivraient pas. Lors de mon voyage dans cette région, nous avons visité de nombreux villages. Jadis, 200 à 300 familles habitaient-là : c’était majoritairement des chrétiens. Aujourd’hui, il n’y en a plus que deux ou trois. Dans la plupart des cas, ce sont des personnes qui vivaient auparavant en Allemagne ou dans d’autres pays d’Europe occidentale, et qui y sont retournées pour y prendre leur retraite. Ces gens y sont en quelque sorte les gardiens de l’héritage culturel et de la foi.

 

AED : À votre avis, le retour à l’Islam, dans un pays qui a connu le laïcisme établi par Atatürk le 1er novembre 1922, peut-il se poursuivre en Turquie et cela pourrait-il être dû au processus d’éloignement entre l’Union européenne et la Turquie?

J’ai l’impression que cet éloignement n’a pas toujours été voulu. Cependant, cette évolution a beaucoup renforcé certains concitoyens musulmans. Par exemple, quelques villages chrétiens ont été occupés par la population musulmane. Les habitations de chrétiens vivant à l’étranger ont été reprises par des musulmans. Leur restitution est très difficile. C’est exactement ce qui se passe au Tur Abdin : les gens ont l’impression qu’on les « exproprie », car il n’existe aucune base juridique justifiant cette façon d’agir. Ils perdent tous leurs biens sans véritable fondement juridique. Ils perdent tout ce qu’ils ont pu acquérir par leur travail au fil de l’histoire.