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Égypte « Je suis obligée d’accepter l’enlèvement de ma fille »

OLIVER MAKSANOliver Maksan, AED International

Adaptation Robert Lalonde, AED Canada

 Enlèvement, conversion forcée, mutilation génitale féminine, discrimination sociale : les chrétiennes d’Égypte sont exposées à une foule de problèmes, mais l’Église catholique s’engage en leur faveur

Ces phénomènes sont peu connus dans les pays occidentaux : l’enlèvement, le viol et la conversion forcée à l’islam de femmes et de jeunes filles chrétiennes. « Avant 2011, il y avait peut-être six ou sept jeunes filles dans toute l’Égypte à qui c’était arrivé, mais depuis, leur nombre est passé à plusieurs milliers », déplore Said Fayez, un avocat copte et militant des droits de l’homme au Caire, dans un entretien accordé à l’œuvre internationale de bienfaisance catholique Aide à l’Église en Détresse (AED).

 

© AED
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Les musulmans radicaux auraient surtout des vues sur les très jeunes filles. Comme Nadia Makram, âgée de 14 ans. Elle a été enlevée en 2011 lors d’un office religieux. Depuis, sa famille n’a plus aucun contact avec la jeune fille. Pourtant, sa famille sait quels sont les auteurs du rapt, mais la police ne lui est d’aucun secours. Pleine de douleur, la mère de Nadia dit : « La police nous a même menacés si nous continuions à suivre cette affaire. Je suis obligée d’accepter l’enlèvement de ma fille ».

Les conséquences de la conversion forcée à l’islam auxquelles sont confrontées les femmes enlevées, sont particulièrement lourdes. Voici comment Me Fayez décrit le cas de la jeune Jacqueline Ibrahim, qui avait été enlevée et obligée par des salafistes à déclarer sa conversion à l’islam devant l’université Al-Azhar : « C’est un exemple de la violation absolue de sa croyance et de sa conviction. »

L’Église tente entre-temps d’offrir un refuge aux femmes et aux filles concernées. À Minya, le diocèse copte catholique gère une maison d’accueil pour les jeunes filles victimes d’enlèvement. Là, elles sont en sécurité et hors d’atteinte de leurs oppresseurs, et peuvent rester pendant six mois ou plus. Certaines filles viennent d’elles-mêmes chercher refuge dans cette institution pour éviter d’être enlevées. Le Père Boulos Nasif, directeur de la maison, nous a déclaré : « Ici, nous accompagnons les jeunes filles, elles peuvent parler de tout ce qui leur est arrivé. Nous tentons de les aider à réintégrer la société. » Cependant, de nombreuses chrétiennes égyptiennes ne sont pas seulement confrontées à des problèmes vis-à-vis de l’islam radical, mais aussi à certains autres au sein à leur propre communauté.

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 Les zabbalines

Dans le quartier « des ordures », celui des zabbalines, les chiffonniers, ramasseurs ou éboueurs du Caire, une odeur nauséabonde flotte partout. Sans interruption, des camions et des chariots tirés par des ânes amènent ici toutes les ordures produites par la plus grande ville d’Afrique. Des chèvres, des chiens et des poules cherchent de la nourriture dans les amoncellements de détritus infestés de nuées de mouches. Au milieu de ces monticules d’ordures ménagères putrides, de bouteilles en plastique, pneus de voiture et autres déchets, des gens sont assis et trient les immondices.

Des effigies de la Madone, des croix et des images de saints coptes sont des signes démontrant que des chrétiens vivent là. Depuis de nombreuses générations, les chrétiens coptes collectent et recyclent une partie des ordures générées par les quelque vingt millions d’habitants de la mégalopole du Caire. Ce sont les zabbalines. Ils vivent relativement bien de ce travail. En tout cas, ils en vivent mieux que leurs coreligionnaires dans les villages de Haute-Égypte, d’où la plupart sont originaires.

© AED
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Rania et Marina, ayant respectivement 17 et 14 ans, vivent à Mokattam, un quartier d’ordures où les habitants sont presque tous chrétiens. Ces deux jeunes filles coptes orthodoxes, dont le père travaillent aussi dans ce secteur des déchets, sont amies .. « On n’arrête pas de nous draguer de façon obcène, et ici, presque tous les hommes et tous les garçons le font. La plupart du temps, je les ignore et je poursuis mon chemin. Mais une fois, un garçon d’environ 18 ans, dans le quartier musulman voisin, a vraiment exagéré. Alors je lui ai collé une gifle. Les gens m’ont dit que j’avais raison et ont blâmé le jeune homme. J’en ai été contente. »

Sauf que de manifester autant de courage que celui dont Rania a fait preuve n’est pas toujours sans conséquence. Marina l’a vécu personnellement. « Un voisin chrétien dans la cinquantaine m’a abordée de manière très indécente. Je me suis alors défendue et lui ai tenu tête, mais il est allé voir mon père et s’est plaint auprès de lui de ma mauvaise éducation. Mon père lui a donné gain de cause et m’a battue par la suite. Il semble qu’ne fille n’ait pas le droit de se comporter de manière aussi irrespectueuse. Son manque de compréhension a toutefois été pour moi plus douloureux que ses coups. »

Abus sexuels passés sous silence

L’assistante sociale Susi Magdy connaît des tas de cas similaires. Cette chrétienne copte orthodoxe travaille pour des missions comboniennes catholiques et vit elle-même dans le quartier de Mokattam. « Les gens d’ici sont originaires des régions rurales de Haute Égypte et pensent de manière très traditionnelle. Il n’y a pas tellement de différence à ce niveau entre les musulmans et les chrétiens. Il est extrêmement important de ne pas faire honte à la famille. »

C’est aussi la raison pour laquelle les abus sexuels sont passés sous silence dans la plupart des cas. « Beaucoup de jeunes filles sont victimes de harcèlements sexuels ou même de viols de la part de leurs frères, cousins ou oncles. Mais c’est un tabou que d’en parler au sein de la grande famille. Personne ne va voir la police ou même seulement le prêtre. D’ailleurs, personne ne croirait les victimes. On prétendrait que les femmes ont-elles-mêmes provoqué ces abus. »

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En plus de la violence sexuelle, la violence physique joue aussi un rôle immense. « Il arrive souvent que mon père frappe ma mère », raconte la jeune Marina. Sur ce point, l’assistante sociale Susi Magdy se montre tout de même optimiste : « Ici dans le quartier, la violence domestique diminue. Elle reste surtout un problème chez la génération des personnes plus âgées. Jadis, les coups donnés par le mari étaient socialement acceptés. Les campagnes que nous et d’autres organisations avons orchestrées au cours des dernières années ont entre-temps porté leurs premiers fruits ici. »

Dans ce quartier, les campagnes d’information contre la mutilation génitale féminine se sont également avérées un succès. Ce type de mutilation génitale est aussi répandu chez les musulmans que chez les chrétiens. « Chez les chrétiens de la campagne également, elle est de règle. Mais dans ce quartier, cette pratique brutale a été abandonnée à la suite des campagnes des années passées », assure Susi Magdy.

Des études réservées à la classe aisée

Des raisons sociales et non religieuses seraient aussi à la base de l’absence totale d’acceptation d’une grande partie de la population rurale chrétienne quant aux activités professionnelles ou aux études de femmes et de jeunes filles. « Malheureusement, dans ce domaine, il n’y a que des progrès minimes », déplore l’assistante sociale. « Pour une jeune fille chrétienne originaire d’un village, il est presque impossible d’entamer des études. »

Pourtant, seulement à quelques kilomètres plus loin, dans le centre-ville du Caire, le monde est complètement différent. Par exemple, l’établissement scolaire catholique allemand, réservé aux filles et situé ici près de la place Tahrir, est fréquenté par les enfants des couches sociales aisées. Tous les jours, des cars emmènent ces filles depuis leurs quartiers huppés jusqu’à cet établissement géré par la congrégation des Sœurs de la miséricorde de Saint Charles Borromée.

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Nada est une chrétienne copte orthodoxe de 17 ans qui terminera son baccalauréat l’an prochain. Ensuite, elle prévoit commencer des études de littérature ou de psychologie. Elle hésite encore, mais elle est certaine de vouloir partir à l’étranger pour un bout de temps. « Depuis la révolution de 2011, plusieurs choses se sont améliorées pour nous autres femmes. Le mode de pensée des gens change. Sous Hosni Moubarak, les militantes des droits de la femme n’avaient aucune chance de s’exprimer en public. Aujourd’hui, c’est différent. » Ses camarades de classe l’approuvent. « Les femmes ont perdu leur crainte de s’engager en faveur de leurs droits », estime la jeune catholique Helena, 17 ans, qui souhaite faire des études d’art.

Tout comme l’assistante sociale Susi Magdy, Nada est persuadée que la situation de la femme en Égypte dépend essentiellement de ses origines sociales et moins religieuses. Le clivage social entre le milieu urbain et le milieu rural serait grand. « En ce qui concerne ma famille ou mes amis, je ne perçois aucune restriction parce que je suis une femme et chrétienne. Ils sont tous cultivés et ouverts d’esprit. Ici dans notre école, c’est pareil. La majorité des élèves sont musulmanes, mais il n’y a pas de problèmes. Nous sommes comme des sœurs. » Sa camarade Nadine, une jeune fille protestante de 16 ans qui souhaite faire des études de gestion à l’étranger, évoque toutefois de mauvaises expériences vécues par sa mère. « Ma mère est enseignante. Dans l’établissement scolaire où elle travaille, elle est obligée de lutter plus parce qu’elle est chrétienne. On n’arrête pas de lui demander pourquoi elle ne porte pas de voile. »

L’absence de voile chez les chrétiennes est la raison pour laquelle il arrive très fréquemment que des filles soient abordées de manière indécente sur la rue. « Beaucoup de garçons ou d’hommes pensent que nous autres chrétiennes sommes des filles faciles parce que nous ne portons pas de voile. Nous y sommes habituées. Personne ne prend ça au sérieux. », assure Sheri, 15 ans. « Ça dépend aussi essentiellement du quartier où l’on se trouve. » Son amie Helena, âgée de 16 ans, estime toutefois qu’il s’agit d’un problème qui empire. « À mon avis, le harcèlement sexuel en général a pris de l’ampleur. Je crois que c’est lié à l’Internet et à la télévision. Le sexe constitue un sujet permanent. Ça déteint sur les comportements. »

Mais les normes sociales d’un pays conservateur entravent même la liberté des femmes et des filles cultivées. « Mon frère n’a aucun problème lorsqu’il se balade en vélo dans les rues. Ce serait impossible pour moi. Dans certains quartiers, ils lancent des pierres sur les femmes à bicyclette », raconte Nada. « J’espère qu’un jour, je pourrai comme lui aller où je veux en vélo. »

Depuis de nombreuses années, l’AED soutient des projets de l’Église catholique en Égypte dédiés à la promotion de la dignité de la femme.

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