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Josué Villalon

 

Irak – « Si les familles ne rentrent pas chez elles, le christianisme disparaîtra »

03.04.2018 in AED Espagne, Déplacés, Entrevue AED, Génocide, Irak, Josué Villalon, Messe pour les chrétiens persécutés, Moyen-Orient, Voyagez avec AED

Père Salar Kajo

« Si les familles ne rentrent pas chez elles, le christianisme disparaîtra d’Irak ».

 

En août 2014, le Père Salar Kajo a accompagné les plus de 120 000 chrétiens qui ont dû fuir leurs foyers face à l’invasion du Groupe État islamique (ÉI). Ces trois dernières années, ils ont vécu comme des réfugiés dans leur propre pays, l’Irak. Le père Kajo a été le premier à revenir lorsque les troupes de l’armée irakienne ont réussi à repousser les djihadistes. Par l’intermédiaire du Comité de reconstruction de Ninive, le jeune prêtre coordonne les travaux de reconstitution de neuf villages sur la plaine de Ninive.

 

« L’Église est la seule qui travaille avec les chrétiens d’Irak et les autres minorités afin qu’elles retrouvent leur vie. Si les familles ne rentrent pas chez elles, le christianisme disparaîtra d’Irak », déclare-t-il avec insistance lors de sa visite au siège espagnol de l’œuvre pontificale Aide à l’Église en Détresse.

Irak : une image désacralisée de Notre-Dame, dans la cour intérieure de l’église Saint-Addai à Batnaya, petite ville de la plaine de Ninive, située à  une quinzaine de kilomètres de Mossoul. Avant l’invasion de l’ÉI, environ 850 familles vivaient ici. La ville a été libérée en octobre 2016. 

 

Actuellement, quelle est la situation dans les villages de la plaine de Ninive ?

Dans la partie nord de la plaine de Ninive, quelque 1 000 familles ont déjà pu rentrer chez elles. Tout cela a été possible grâce à l’Église qui nous a permis de revenir. Mais nous devons continuer de travailler pour que tout le monde rentre.

 

Comment vivent ceux qui ont pu rentrer chez eux ?

Maintenant, le grand défi pour ces gens est souvent de trouver du travail. Ils pensaient ne jamais pouvoir retourner chez eux, ils avaient perdu espoir : mais pas leur foi en Jésus. Un exemple de leur profonde foi est qu’ils ont pu pardonner à l’État islamique et à leurs voisins qui ont collaboré avec les djihadistes. Ils croient fermement que seul le pardon sera en mesure de changer le cœur de ces gens qui ont commis tant de violence contre eux.

 

Vous avez été l’un des premiers à revenir dans ces localités. Qu’y avez-vous trouvé ?

Le jour même de la libération de villages tels que Telleskuf, près de Mossoul, je suis arrivé avec un groupe de jeunes gens. À Batnaya, la première chose que j’ai faite a été de visiter l’église, et j’ai vu que tout y était détruit. Des Bibles et des lectionnaires brûlés récemment se trouvaient par terre. Avant de quitter le village, les miliciens de l’ÉI se sont tout spécialement acharnés sur les églises. Ensuite, nous avons visité plusieurs maisons du voisinage. Nous n’avons pas pu en visiter plus, parce que le village était plein de mines. Nous avons prié un Notre Père en araméen et fait sonner les cloches : elles sonnaient pour la première fois depuis trois ans.

 

Qu’avez-vous pensé en voyant les églises et les maisons détruites ?

J’ai ressenti une grande douleur. Nous avions beaucoup de souvenirs de nos villages et de nos églises. Dans le passé, nous avions travaillé dur pour donner aux églises un aspect décent. Mais je me disais : « Merci, Seigneur, parce que, si nous n’avons pas pu préserver l’église en tant que bâtiment, la foi du peuple s’est maintenue ».

 

La foi des chrétiens d’Irak est-elle maintenant plus forte que jamais ?

Je pense que oui. Nous voyons maintenant les fruits de cette foi, comme la charité avec ceux qui ont tout perdu, y compris les voisins d’autres religions, par exemple les musulmans d’autres villages. Et aussi, comme je l’ai déjà mentionné, le pardon des chrétiens aux gens qui étaient leurs voisins et qui ont aidé l’État islamique à occuper leurs maisons, à voler et brûler les villages.

 

Comment est-il possible de pardonner après avoir tout perdu ? Est-ce un vrai pardon ?

 

Le 19 décembre 2016, sur le balcon du presbytère, le père Salar Soulayman Bodagh. 

Au nom de Jésus-Christ, tout est possible. Pendant les trois années qu’ils ont passées au Kurdistan irakien, les gens ont beaucoup souffert d’être réfugiés ; ils y ont connu de nombreuses difficultés. Mais ils ont une foi qui leur permet de tout surmonter, non sans difficulté. Cette foi permet aussi que le pardon soit vécu en vérité.

 

Avez-vous un exemple ?

La première chose que les familles ont faite en revenant dans leurs villages a été de rendre visite à leurs voisins musulmans. Pour leur demander comment ils allaient. Et ils leur ont dit qu’ils voulaient revenir pour vivre en paix et retrouver la coexistence pacifique. C’est quelque chose d’humainement impossible, mais dans une logique de foi, c’est possible.

 

Quels sont vos besoins ?

Il est urgent que chacun puisse revenir dans son village. Cela n’est possible que grâce à l’aide des organisations, parce que les gouvernements ne nous aident pas. Après une année de reconstruction, le seul canal d’aide a été l’Église. Nous voulons revenir, retrouver notre dignité, travailler et vivre comme avant l’État islamique. C’est notre terre, c’est notre identité.

 

Personnellement, comment votre vie a-t-elle changé après tant de destructions ?

La crise [provoquée] par l’ÉI a fait grandir ma vocation sacerdotale. Le Seigneur nous emploie comme prêtres pour que nous soyons plus proches du peuple en ces temps difficiles, dans tous les domaines de la vie, et pas uniquement pour les questions pastorales. Cela a renforcé les relations entre l’Église et les fidèles. Il est important que les chrétiens restent en Irak. Ils ont la responsabilité morale de faire la paix et de transformer les cœurs de leurs concitoyens. Ils se sentent comme des artisans de paix au Moyen-Orient.

Décembre 2016, Batnaya, plaine de Ninive : petite ville détruite par l’ÉI ainsi que par les bombardements qui ont servi à déloger le groupe terroriste. 

 

Aide à l’Église en Détresse continue son travail de reconstruction
dans la plaine de Ninive, au nord de l’Irak.
Merci de votre don pour ceux et celles
qui reviennent sur la terre de leurs ancêtres! 

Entrevue AED – Mgr D’Cruze au Bangladesh

23.02.2018 in ACN International, Adaptation Mario Bard, AED Espagne, Asie, Bangladesh, Bangladesh, Construction, International Catholic Charity Aid to the Church in Need, Josué Villalon, PROJETS AED, Voyagez avec AED

Bangladesh

Remplir sa mission en milieu musulman : une vision

 

Notre collègue espagnol s’est entretenu avec Mgr Bejoy N. D’Cruze, évêque de Sylhet, au nord du Bangladesh. Il remplit sa mission dans un pays musulman, entre de pauvres cueilleurs de thé et des groupes tribaux. Un évêque sans pays, sans maison et sans voiture : « Je louais un logement dans une maison appartenant à des musulmans, où je ne pouvais pas célébrer l’Eucharistie », a-t-il raconté.

 

Mgr D’Cruze est plutôt petit de taille, mais c’est un homme au grand cœur. Il sourit même en évoquant des situations difficiles de sa vie et de sa mission. Avec beaucoup d’humour, il a récemment raconté au bureau national espagnol de l’œuvre pontificale Aide à l’Église en Détresse (AED) comment se sont déroulées les premières années de son épiscopat à Sylhet, un diocèse tout jeune fondé il y a sept ans, au nord du Bangladesh. Ce pays est majoritairement musulman, et compte des minorités hindouistes et bouddhistes. Les chrétiens représentent moins d’un pour cent de la population. Mgr D’Cruze travaille dans une région très pauvre, avec de très nombreuses plantations de thé, et où la majorité de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Voici l’entrevue réalisée par Josué Villalon.

 

AED – Aujourd’hui, quelles sont vos conditions de vie dans le diocèse de Sylhet ?

Mgr D’Cruze – Le diocèse est relativement jeune. Il a été fondé en 2011, et je suis son premier évêque. Lorsque Véronique Vogel nous a rendu visite la première fois – responsable des projets pour le Bangladesh à l’Aide à l’Église en Détresse –, je n’avais même pas ma propre maison ! Je louais un logement dans une maison appartenant à des musulmans et où je ne pouvais pas célébrer l’Eucharistie. Il m’était également interdit de tenir des réunions religieuses. Il m’était seulement permis de respecter mes heures de prière. Cependant, j’ai célébré l’Eucharistie en secret, parfois avec mes prêtres.

 

Cela signifie qu’au début, vous ne disposiez même pas d’un endroit convenable pour célébrer l’Eucharistie ?

En acceptant ma nouvelle mission en tant qu’évêque de Sylhet, je suis devenu un homme sans pays, sans maison et sans voiture. Au cours de mes deux premières années comme évêque, j’ai été obligé de prendre les transports en commun. Le problème, c’est qu’au Bangladesh, il faut attendre longtemps les autobus et

Mgr D’Cruze se tient devant le terrain où sera construit le centre pastoral

les trains, parce qu’ils sont toujours en retard. J’ai donc perdu beaucoup de temps. Par ailleurs, bien que les terrains à construire soient très chers parce que c’est un pays relativement petit avec une forte densité de population — plus de 160 millions de personnes sur un territoire de 143 998 km2, densité de 1 173 hab./km2 –, j’essaie de réaliser plusieurs projets de construction. Pour l’instant, je n’ai ni cathédrale ni centre pastoral.

 

De quoi l’Église de Sylhet a-t-elle le plus besoin ?

Dans la ville où j’habite, mis à part les moyens pour assurer notre service aux pauvres, nous avons particulièrement besoin d’une église afin que les gens voient qu’ici, il y a une présence chrétienne. Dans cette ville vivent 300 000 musulmans et environ 1 500 chrétiens. Grâce au soutien de l’AED et à celui d’autres personnes, nous allons bientôt pouvoir consacrer la première église. Elle servira à tenir des réunions et sera aussi le lieu de rencontre pour les adultes et les enfants qui sont en catéchèse. Ce sera une église autant qu’un espace polyvalent. De plus, il y a six communautés protestantes à Sylhet. Depuis que je suis ici, nous entretenons d’excellentes relations avec elles et elles m’acceptent comme si j’étais aussi leur évêque. Nous avons beaucoup de rencontres œcuméniques. Cette église disposera aussi d’une autre salle polyvalente parce que les communautés protestantes n’ont aucun endroit où elles peuvent se réunir.

 

Comment la majorité musulmane de la population voit-elle la construction d’une église ?

Au Bangladesh, nous assistons à une lutte incessante contre les minorités hindoues, bouddhistes et chrétiennes. L’Église constitue un espoir pour les minorités, parce qu’elle s’engage toujours en faveur de leurs droits. Nous sommes aussi témoins de discriminations, au niveau de l’emploi et dans les infrastructures. Dans certaines villes, les chrétiens obtiennent difficilement un permis de construction. Malgré tout, le Bangladesh est un pays musulman où, la plupart du temps, on est respecté. Il y a moins de radicalisme ici, et bien que nous soyons une petite communauté, nous avons beaucoup d’influence dans le domaine de l’éducation et de la santé. Jusqu’à présent, cette nouvelle église n’a pas été une grande source d’irritation pour la population, bien que des personnes particulièrement radicales aient exprimé leur désaccord.

 

Au cours des dernières années, des islamistes radicaux ont attaqué des minorités au Bangladesh. Certains de ces attentats ont été revendiqués par Daesh. Ce radicalisme augmente-t-il?

Le fondamentalisme islamiste a un peu augmenté, et bien qu’il soit limité, il est puissant. Le 20 novembre 2015, un missionnaire de l’Institut pontifical pour les missions étrangères PIME, qui était également médecin, a été poignardé par quelques fondamentalistes. Il a été grièvement blessé et est toujours en convalescence dans un hôpital en Italie. Il y a également eu le meurtre de deux ou trois chrétiens et l’attaque d’une église. Personnellement, je ne pense pas être très menacé. Le 23 décembre 2015, donc peu avant Noël, j’ai reçu un message « cordial » de ces fondamentalistes : « Évêque, prépare-toi, car nous allons te tuer ». Mais rien ne m’est arrivé. Ça a dû être une erreur, dit-il en riant !

 

Quelle a été l’influence de la visite du pape François début décembre 2017 sur la société et l’Église du Bangladesh ?

Depuis que le pape a visité ce pays, de plus en plus de gens viennent à nos réunions dans mon diocèse et en général dans l’Église. Nous entretenons de bonnes relations interreligieuses et nous espérons qu’il y aura encore plus d’amélioration. Je m’en réjouis beaucoup, ainsi que de l’aide dont nous continuons à bénéficier. Je remercie Aide à l’Église en Détresse qui réalise cet excellent travail pour nous. Nous en sommes très reconnaissants.

 

L’œuvre pontificale internationale Aide à l’Église en Détresse travaille avec l’Église locale à Sylhet depuis la fondation de ce diocèse. Actuellement, l’AED soutient différents projets de formation spirituelle et de développement humain, en lien avec les commissions pour la pastorale, l’éducation ainsi que la justice et la paix. En 2016, l’AED a soutenu des projets au Bangladesh à hauteur de plus de 845 000 dollars.