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Afrique : « Chaque continent a sa propre vocation. La vocation de l’Afrique, c’est la famille »

Presque 30 ans au service de l’Église d’Afrique

Christine du Coudray, vient tout juste de terminer son service en tant que responsable des projets en Afrique au siège international de l’œuvre de bienfaisance catholique Aide à l’Église en Détresse (AED), et ce, après 28 ans. Dans un entretien avec Volker Niggewöhner, elle brosse une rétrospective.

Madame du Coudray, au terme de 28 années, vous vivez actuellement vos derniers moments auprès de L’Aide à l’Église en Détresse. Cela éveille-t-il en vous une certaine nostalgie ?

Il y a un temps pour servir, et un temps pour se retirer. Au bout de 28 ans, je suis prête à me retirer. Depuis dix ans environ, il y a dans notre maison une nouvelle génération de jeunes collaborateurs, qui sont extrêmement engagés et qui poursuivront cette mission.

Lorsque j’ai commencé il y a 28 ans, j’étais à peine capable de situer les pays africains sur une carte. J’ai relevé le défi et, partant de zéro, j’ai commencé à apprendre.

Derrière Christine du Coudray et un séminariste, la chapelle du Bon-Pasteur à Kaduna au Nigeria.
L’AED a contribué à sa construction.

Qu’avez-vous appris grâce à votre travail ?

J’ai appris que chaque continent avait sa propre vocation. Avant même le premier Synode africain qui a eu lieu en 1994, j’ai pu me rendre compte que l’Afrique était le continent de la famille. C’est d’autant plus surprenant que là aussi, la famille est blessée et qu’il y existe des problèmes comme partout ailleurs, et pourtant il semble que la famille, l’avenir de l’humanité, soit la vocation de l’Afrique. Elle y joue un rôle très particulier. Lorsque Sa Sainteté le pape Benoît XVI s’est rendu au Bénin en 2011, il a souligné encore une fois cette réalité qui était déjà apparue à Saint Jean-Paul II.

Tout au long de ces années, le soutien à la famille a été mon fil d’Ariane. Nous avons beaucoup entrepris pour cela, et continuons à le faire.

Des personnes vous ont-elles particulièrement marquée dans votre
parcours ?

Oui, St Jean-Paul II en particulier qui, au fil de ces années, est devenu en quelque sorte mon
« maître spirituel » et l’est resté depuis. J’ai toujours voulu comprendre et transposer sa perspective pour l’Église d’Afrique. Ce fut un privilège pour moi de pouvoir participer en 1994 au premier Synode africain. J’étais la seule femme originaire d’Europe. Il y avait 350 participants : des cardinaux, des évêques et des prêtres, des experts et des auditeurs. J’étais parmi ces derniers. J’ai passé tout un mois à Rome pour participer au synode. Un an après mon arrivée auprès de l’Aide à l’Église en Détresse, je ne pouvais rêver d’une meilleure formation continue. À cette occasion, j’ai déjeuné avec le pape. Nous avons échangé, et ce fut un moment vraiment très exceptionnel. 

Le synode a porté ses fruits et, dix ans plus tard, en 2004, j’ai organisé à Rome une rencontre avec des évêques venus d’Afrique et d’Europe afin de construire un pont entre les deux continents. À cette occasion, Jean-Paul II a proclamé le Deuxième synode africain. Là aussi, ce fut un véritable cadeau pour moi.

Quels furent les meilleurs moments pour vous ?

Les voyages comptent certainement parmi les meilleurs moments. Mon premier voyage m’a menée en 1994 en Tanzanie et mon dernier voyage, au Soudan, en mars 2020, peu avant la pandémie de la Covid-19. Les situations sur place ont radicalement changé : jadis, il n’y avait qu’une simple bougie dans une case, tandis qu’aujourd’hui, le courant électrique provient de panneaux photovoltaïques. J’ai conservé tous mes cahiers avec mes notes !

Pourquoi les voyages sont-ils tellement importants pour votre travail ?

Il ne suffit pas de se voir confier un projet écrit pour comprendre qu’une automobile ou la rénovation d’un centre de catéchèse sont nécessaires. Il nous faut vraiment nous rendre sur place pour voir ce dont les gens ont véritablement besoin. Je peux vous donner un exemple : Il y a un an, je me suis rendue en République démocratique du Congo, dans l’archidiocèse de Kananga, situé dans la province du Kasaï. J’ai alors découvert une indicible situation dans les sanitaires du grand séminaire. C’était terrible. « Comment est-ce possible que ces futurs prêtres soient obligés de vivre tous les jours sans douche et dans de telles conditions ? » La demande nous est parvenue en mars dernier, mais à ce moment-là, parce qu’il n’y avait pas d’argent disponible en raison de la crise de COVID-19, nous avons malheureusement été obligés de prendre une décision négative. Cependant, il y a deux jours, j’ai décidé que nous devions revenir sur notre décision négative. Cette décision est le résultat direct d’une visite sur place. Peut-être n’aurais-je jamais réagi ainsi si je n’avais pas vu la situation de mes propres yeux.

Les Trappistines de Murhesa en Répbulique démocratique du Congo. Il y a quelques années, l’une d’entre-elles a été assasinée. Malgré la violence régulière qui sévit dans leur région, les religieuses restent, convaincues de leur mission de priantes pour la paix au milieu du chaos et de la violence.
Elles sont un signe concret de l’amour de Dieu.

Avez-vous un pays « favori » ?

Oui, je dirais que mon pays « favori » est la République démocratique du Congo. Personnellement, je suis persuadée que ce pays a un rôle important à jouer en raison de sa situation au cœur du continent et du pourcentage élevé de catholiques. Les femmes par exemple y jouent un rôle majeur.

Malheureusement, le pays est dans un chaos total à cause de ses ressources naturelles. Il y a là beaucoup plus de ressources minières que partout ailleurs dans le monde, et c’est pourquoi de nombreux pays – ses voisins et les pays occidentaux – s’y intéressent beaucoup. Là où il y a des ressources naturelles, la guerre est hélas inévitable… Mais la population y fait preuve d’un courage, d’une énergie qui sont absolument incroyables.

Avez-vous puisé dans votre foi pour accomplir cette mission ?

Absolument, car j’ai fait l’expérience profonde que tout ce que je proposais, toutes les initiatives, n’émanaient pas de moi-même, mais de l’Esprit Saint, comme par exemple la rencontre entre les évêques d’Afrique et d’Europe. Cela ne provenait pas de moi. Par ailleurs, nous avons expérimenté que les évêques eux-mêmes ont besoin de notre sollicitude. Il est primordial d’aider les évêques afin qu’ils soient mieux à même de conduire leurs diocèses. Pour cela, nous devons veiller sur eux. C’est pourquoi nous leur offrons de se couper du quotidien en proposant à toute une Conférence épiscopale un repos-retraite. Tous ceux qui l’ont déjà vécu se sont montrés enthousiasmés par cette proposition. Ainsi, tous les évêques du Maghreb (Maroc, Tunisie, Libye) ont séjourné ensemble au Sénégal dans un monastère. C’était une première pour eux, et ils ont beaucoup apprécié.

Qu’est-ce qui vous manquera le plus maintenant que vous prenez votre retraite ?

En premier lieu les voyages sur place, qui me permettaient de mieux comprendre la situation et de découvrir les projets. Chaque projet est unique. Nos frères et sœurs dans la foi rédigent leur demande en y mettant tout leur cœur et attendent de nous que nous les aidions. Voilà pourquoi je leur ai toujours dit : Si vous écrivez une demande pour réaliser un projet, et que vous voulez convaincre nos bienfaiteurs, imaginez-vous dans une salle avec une centaine de personnes disposées à vous soutenir : vous leur expliquerez alors votre attente en y mettant tout votre cœur. C’est avec votre cœur que vous les convaincrez. Il est important que les projets soient ainsi rédigés, afin que nous puissions bâtir un pont de plus en plus solide entre nous et nos frères et sœurs dans la foi.

Avez-vous considéré votre travail comme une « mission » ?

Oui, absolument ! Bien entendu, chaque situation est unique. Chaque pays a sa propre réalité et ses besoins spécifiques. Nous ne sommes pas là d’abord pour apporter un soutien financier, mais pour être à l’écoute des évêques, des prêtres, des religieuses, pour partager leur quotidien et entendre ce dont ils ont besoin. Évidemment, il y a ce moment où nous devons absolument fournir un soutien financier, c’est très clair ! Mais cela les blesserait si nous n’évoquions que les aspects financiers. Entre nous et nos frères et sœurs dans la foi, Il existe une profonde communion. Nos activités ne sont pas un simple travail, mais une mission que le Seigneur nous a confiée pour la croissance de l’Église partout dans le monde.

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